vendredi 11 mars 2016

Cyril Debon_Pots and pans all spick and span

Une exposition de Cyril Debon
11.03.16 - 31.03.16
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau  













































Pots and pans all spick and span from Fabian contemporary home on Vimeo.



Pots and pans all spick and span sur facebook





















Chaque année, au mois d’août, les parents de Sophie s’offrent deux semaines de retraite dans leur maison de campagne en Dordogne. Des semaines pendant lesquelles la ville où ils vivent le reste de l’année laisse oublier sa perversion et son rythme haletant au profit du calme maternel de la nature. Les journées sont longues, et les parents de Sophie, dans une insouciance typiquement estivale, laissent à leur petite fille de huit ans la liberté d’évacuer toute l’énergie caractéristique des enfants de cet âge. Elle court, elle chante, elle joue avec les animaux. Caresser les poules, lancer la balle des chiens. Il arrive qu’une coccinelle vienne se poser sur son doigt pour y faire sa toilette, et d’autres fois elle reste simplement assise dans les champs de fleurs, à regarder les papillons se lécher les couilles. 
Sur le papier, on peut très bien vivre dans la déviance sans emmerder personne. Si on aime renifler l’odeur de son cul, et du moment où on ne force personne à la partager, il n’y a pas, à priori, de raisons valables pour qu’on nous contraigne à en arrêter la pratique. Cela dit les bien-pensants se font toujours un combat personnel de vouloir ramener à la normalité quiconque aurait l’indécence d’avoir des envies qui s’en éloignent. C’est par exemple le cas chez les papillons à grosses couilles. 
Cette espèce de papillons, découverte en mille huit cent quarante- quatre par l’entomologiste Jean-Henri Farte, a mis au point une technique bien particulière pour se nourrir, basée en grande partie sur les échanges entre les membres de l’espèce. Chaque individu passe ses journées à chercher des sources de nutriments sur lesquelles il ira poser ses grosses couilles. Par effet de capillarité, ces nutriments seront absorbés par les poils de couilles où ils resteront stockés, à la manière d’un garde-manger. Lorsqu’un spécimen désire se nourrir, il doit aller à la rencontre d’un autre individu, et lui prélever ces nutriments par le biais de sa langue, dotée d’un grand nombre de terminaisons nerveuses grâce auxquelles, en sus de la nourriture contenue, il récoltera chimiquement des informations précises et propres à l’individu dont il est en train de lécher les grosses couilles (de la même façon que les chiens s’identifient à l’odeur). Ces échanges d’informations jouent un rôle primordial dans le développement de l’aspect social de cette espèce, chez laquelle on a pu observer la présence de liens d’amitiés entre plusieurs spécimens. 
Mais Abraham était différent des autres, il le savait depuis longtemps. Très conscient de son devoir civique, il posait ses couilles partout où il le pouvait avec la plus grande rigueur. Pour s’assurer que tous ceux qui viendraient le lécher repartent rassasiés. Mais lui, de son côté, n’avait jamais beaucoup apprécié devoir lécher des grosses couilles quand il avait faim. Un jour, avec beaucoup de honte, il avait découvert combien il préférait le parfum des fleurs à celui des testicules de ses congénères. Il avait peu à peu abandonné une pratique au détriment de l’autre, et ce en le cachant du mieux qu’il le pouvait. 
« - Eh bien Abraham ? Tu as perdu l’appétit ? Tu nous ferais pas une dépression ? »
On s’inquiétait de ne jamais le voir lécher de couilles.Très sérieux dans sa collecte de nutriments, il était rapidement devenu populaire au sein de sa communauté. Beaucoup de papillons le connaissaient, et savaient à quel point on se régalait en allant déjeuner entre ses pattes. Ses phéromones étaient connues de tous. À l’inverse, Abraham demeurait enfermé dans sa solitude en ne léchant les couilles de personne. Il voyait tous ces papillons voleter de toute part, mais n’en connaissait aucun. Il n’avait que les fleurs en guise de compagnie, elles qui restaient si désespérément muettes à ses tentatives de dialogues. Il était déjà très malheureux le jour où Sophie lui arracha les ailes dans un élan destructeur caractéristique des enfants de huit ans. 

CI-CONTRE
- Abraham se délecte d’une tulipe en prenant soin d’être caché de tous.
- Gravure biblique mettant en scène la double vie d’Abraham
- Abraham déflore pour la première fois
- Abraham subit les tentations florales pour la première fois, bien avant qu’il n’y cède définitivement
- Abraham parmi toutes ses conquêtes, lesquelles ignorent tout de lui - Abraham dans la luxure
- Abraham langoureux 


Hector Latrille



Depuis toujours, quand Fabian arrive à son domicile, les clefs sont jetées sur le comptoir, ou glissées au fond d’une poche. Partir devenait compliqué, impossible de remettre la main sur celles-ci. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. Aujourd’hui, Cyril Debon a conçu pour Fabian un accroche-clef mural. 

Pas de quoi s’enthousiasmer outre mesure cela dit. À l’image de toute la démarche artistique de Cyril Debon, cet accroche-clef mural ne remporte pas la palme de l’intérêt. Une oeuvre à l’image de son innocence et de sa bêtise. 

L’exposition Pots and pans all spick and span présente ainsi l’accroche-clef mural en question et une série de propositions réalisées en déclinaison de la commande passée. 

Les clefs de Fabian seront désormais suspendues à un crochet fixé sur un support rectangulaire en résine. Sur ce même support, on trouve scellés deux porte-savons rotatifs (assortis de ces somptueux savons jaunes odeur citron), ainsi que l’empreinte d’une petite grenouille. S’ajoute à cela une sculpture composée des mêmes matériaux que celle de l’accroche-clef : rectangle de résine (sur lequel est peint une scène caractéristique des images que l’on retrouve dans la peinture de Cyril) et un porte savon. L’exposition présente également une série de papiers de chine tendus, imprimés d’un motif de papillons peints. Enfin, Hector Latrille propose un texte écrit suite à l’envoi que Cyril lui a fait des dessins préparatoires pour les peintures représentant un nuage de papillons. 

Ainsi, tout semble s’être construit sur un enchaînement logique de formes, permettant de produire des échos entre elles. Cet accroche-clef mural est, nous l’avons vu, composé d’un porte savon et de l’empreinte d’une grenouille (batracien que l’on peut retrouver ponctuellement dans les peintures de Cyril, bien souvent personnifiés). Dans le clip Love is all tiré de l’album The Butterfly Ball and the Grasshopper’s Feast, c’est bien une grenouille qui joue le rôle du ménestrel, incitant en musique les autres animaux à le rejoindre. C’est avec une certaine évidence que le motif du papillon s’est présenté à Cyril comme une forme à étudier, devenant dès lors, le motif principal de ces peintures suspendues, puis le héros d’une histoire écrite par Hector Latrille. Logique encore, le dernier porte-savon restant inutilisé, il s’est retrouvé sur la sculpture pour salle de bain. 

Dans les peintures de Cyril, beaucoup de personnages (que ce soit des amis représentés ou des autoportraits) apparaissent «en situation» (Facebook gurlz, Teddy Coste au Japon, etc.). Dans Have you ever had a dream? (2013) et No David, they are not (2013), les peintures sont mêmes augmentées d’un mécanisme technologique permettant de les animer (balaiement du regard et tablette tactile opérative). La plastique des corps y est bien souvent sur- valorisée, exagérée, la musculature particulièrement développée, comme si la tête de ses personnages avait glissée sur des corps ne leur correspondant pas. Voir à ce propos Gaillard oversized (2013) ou You’re beautiful when you don’t talk (2014). C’est potache, on n'y croit pas un seul instant. 

Candide, Cyril Debon semble chercher un apprentissage superficiel de la jouissance (ce qui excite la convoitise, le désir amoureux, la concupiscence charnelle) avec une telle innocence que cela en deviendrait presque attendrissant. 

Sa naïveté enfantine le conduit à concevoir des ramettes de papier dont le quadrillage a priori normé est ici désaxé du modèle standard, incitant l’écolier à écrire de biais (Papier canaille, 2014). 

Encore une fois, rien d’étonnant à ce qu’il se soit spontanément tourné vers un porte-savon classique des écoles ou des collectivités. Qui plus est, aujourd’hui, le savon mural rotatif revient en force, et c’est d’un sacré chic que d’en installer un dans sa salle de bains.
«Faire rouler le savon sur vos mains mouillées, frotter les jusqu’à obtention d’une mousse, puis rincer avec de l’eau claire.»
Nous l’avons compris, si connotation sexuelle il n’y a pas, Cyril Debon ne s’y arrêtera pas. 

Filant cette logique élémentaire et ingénue, il en vient à concevoir en 2014 des Pochettes surprises (toiles enroulées en forme de cornet contenant une série d’oeuvres authentiques d’artistes divers), les pièces artistiques devenant des «surprises» découvertes après l’ acquisition du support qui les contient. 

Sur ses pochettes surprises, les personnages (qui pourraient être issus de l’univers du contes de fée) que Cyril représente, s’affichent dans des scènes stéréotypées qualifiées de «romantiques» (mais nous préférerons le qualificatif de mièvre) et poussées à l’excès dans le cliché. 

La «sculpture pour salle de bain» comme il l’appelle, en est un parfait exemple : une femme caresse la jambe nue de l’homme-étalon dans son dos qui, regard au loin, affiche un air imperceptible et déterminé. Tous les personnages de Cyril posent, comme s’ils avaient déjà conscience de l’image qui sera renvoyée d’eux une fois la toile peinte. 

Les personnages peints ont-ils conscience de la niaiserie de leur représentation ? Chacun d’eux faisant bien souvent l’étalage d’une de leurs qualités pour se faire valoir et attirer l’attention sur eux-même. (Gaillard oversized (2013) ou You’re beautiful when you don’t talk (2014)). 

The Butterfly Ball and the Grasshopper’s Feast est le titre d’un album produit par Roger Glover en 1974. La chanson Love Is All, de par sa récupération médiatique à différents niveaux et sur différentes périodes de temps l’a transformé en un tube universel et intemporel. Selon toute vraisemblance, l’enfance de Cyril a été fortement marqué par ce clip animé et cet album puisqu’il en garde des stigmates profondes aujourd’hui, perceptible dans le choix de ce titre d’exposition. 

Le titre de l’exposition reprends en réalité les premiers vers de la chanson Saffron Dormouse and Lizzy Bee, troisième titre de l’album The Butterfly Ball and the Grasshopper’s Feast

Dans le clip animé Love is all, divers animaux se rassemblent dans une parade joyeuse et hétéroclite, tous emportés par la musique entrainante, dans une fièvre à caractère humaniste. Historiquement (au XVIIIe), dans l’art dramatique plus particulièrement, la parade désignait une courte pièce, à caractère grossier, adressé à un public restreint. Un siècle plus tard, elle fut comprise comme l’expression désignant une pièce plus que médiocre : ratée. 

Question blague superficielles et premier degré, Cyril excelle en la matière : sur la grande toile suspendue, la jolie fleur joue la timorée comprenant qu’elle va se faire chatouiller par la horde de «papillons à grosses couilles» qui l’entoure. Sans doute est-elle à comprendre une fois de plus, comme l’image de la cérémonie précédant l’accouplement. 

Tendre ? Mignon ? Puéril. 

Avec les oeuvres de Cyril Debon, on ne peut que être déçu, il serait bien illusoire de s’attendre à mieux de sa part. Dans une installation-performance datée de 2014, Cyril Debon demanda à Hector Latrille de tenir une permanence dans l’Hôtel du Pavillon de Bordeaux et de rédiger à cette occasion un texte (texte écrit sur le fameux Papier Canaille). 

Cette expérience est plus ou moins reconduite, à des degrés divers pour l’exposition Pots and pans all spick and span, puisque Hector Latrille a été invité par Fabian a rédiger un texte poétique sur une manière d’entrer dans les toiles de Cyril. 

Par une anodine conversation avec Cyril, on mesure assez rapidement à quel point ses idées sont bancales, maladroites et puériles; la suffisance visuelle ayant remplacé l’étude des enjeux que ses formes proposent. 

Cyril est fragile. C’est un être sensible. Il à l’air d’être particulièrement affecté par le regard que l’on va pouvoir porter sur son travail.
On ne peut que regretter le fait que ces formes proposées, séduisantes au prime abord ne soient que la représentation simpliste de sentiments et rapports humains plus complexes. Cette nouvelle installation révèle de manière évidente l’incapacité de Cyril Debon à déterminer sa position au vu du champ exploré et son absence de réflexions nouvelles à apporter sur le sujet. 

Loin d’être convaincu par tant de bêtise, le spectateur pourra malgré tout apprécier le cadre agréable qu’est l’appartement Fabian, s’enrichissant chaque mois par ses dernières acquisitions, et offrant par ailleurs, une vue imprenable sur le quartier Saint-Boniface. 

Cyril Debon semble chercher à comprendre le sens de ses réalisations. Ça tombe bien, nous aussi. Aujourd’hui, il doit se sentir bien seul. Et bien, nous ne chercherons pas à le secourir de ce naufrage dans lequel il semble se complaire.


Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau