samedi 12 décembre 2015

After Howl _ 75. Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois¹

Une exposition de After Howl
17.12.15 - 26.01.16
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau 






After Howl from Fabian contemporary home on Vimeo.



 75. Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois¹ sur facebook









Une cascade de soja dans un appartement. 

Cette cascade, c’était l’élément indispensable qui manquait à l’habillement de l’appartement Fabian contribuant à la mise en place d’une ambiance détendue, harmonieuse, sans nuage. Le circuit est continu et le bruit du soja offre une multitude de sonorités, des timbres différents et des intensités variées suivant la forme et la force de son écoulement ou de son claquement. Les tensions sont évacuées, l’âme est en paix. 

75. Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois1, présente un service d’assiettes, au nombre de cinq, insérées dans une structure réalisée en baguettes chinoises. 

La structure évoque celle d’un échafaudage -à l’équilibre fragile- à la limite une pièce montée. Montées sur pilotis, les assiettes (devenues alors plateaux) se chevauchent pour permettre à la sauce soja de circuler de l’une à l’autre : une cascade est née. 

Rentrons dans les détails. Ce service de cinq assiettes n’est pas identique, chacune d’elles se distinguent les unes des autres par le creusement effectué dans le matériau. Elles sont carrées. Épaisses. En bois. Sculptées dans l’hévéa. Décorées. Non pas peintes, mais gravées. 

Le creux de chaque assiette occasionne la construction de paysages miniatures. On pourrait presque y chercher des montagnes, des canyons, des vallées, dans lesquels on se plairait à voir circuler un court d’eau, ici substitué par de la sauce soja, les assiettes se transformant alors en bassin de réception. La cascade ruisselle sur plusieurs niveaux, sans débordement. 

Selon un proverbe japonais, l’eau prends toujours la forme du vase. Ici, le soja creuse le bois pour y souligner son lit. 

La comparaison à une structure supportant des montagnes russes infiltrées dans la jungle ne pourrait presque pas être si insensée que cela. Chaque baguette -devenues poutres- permet la bonne tenue de l’ensemble. En soustraire une et c’est risquer de provoquer un effondrement. 

En haut du circuit, le soja coule depuis une petite sculpture en forme de gradin bleu rappelant l’identique et pour autant bien plus imposante structure que le collectif avait réalisé à l’aube de ses premières productions. En bout de course, le soja est recueilli dans un récipient, avant de renouveler son circuit. Sur le support en bois de ce bassin de récupération, est inséré une case contenant un petit feu sculpté. Le feu, le foyer, les flammes, le chalumeau, la cheminée ou toute chose qui pourrait produire un embrasement est là encore, une image que l’on retrouve assez régulièrement dans les pièces d’Alter Howl. Il faut dire qu’au studio, le chauffage est une illusion qu’il soit peint, sculpté ou gravé. 

Ainsi, de manière relativement récurrente, des détails resurgissent, ré-interviennent dans leurs nouvelles productions, permettant de lier astucieusement chacune de leurs pièces et de les faire entrer dans une histoire plus vaste qui les porteraient. À tel point que ces éléments a priori anecdotiques en finissent par acquérir une autonomie propre et une qualité d’événement manifeste. 

À l’exemple des titres de leurs précédentes expositions, devenus de réelles sculptures dans une installation exposés en ce moment même à Gand (RenderTime, In De Ruimte, Ghent), et déjà visibles dans l’installation Collection, à Brussels Art Department. Les lettres de bois composant les titres ont été coulées dans de longues plaques de résines transparentes, et se présentent verticalement, comme des signes-totems. 

À cet effet, on peut observer sur la tranches des assiettes, une frise pyrogravée remettant à l’honneur des éléments devenu quasi emblématiques (du moins représentatifs ou symboliques) de précédents projets du collectif. Celle-ci semble dresser une généalogie de leur histoire commune où chaque exposition participe à la construction d’un mythe ou d’une légende. 

Étant donné l’intérêt que porte Fabian à la contextualisation de sa collection, et l’intérêt porté par After Howl pour les bons repas, leur adresser une invitation à composer un service d’assiettes semblait relever de l’évidence.

Une analogie stylistique entre formes sculptées et formes cuisinées peut se remarquer. Faire la cuisine et partager un repas en tant que fonction sociale certes, mais en tant que convocation des énergies surtout. After Howl le revendiquent eux-même : sur un terrain de jeu idéal, on trouverait «de la matière pour faire des formes, des formes pour faire de la matière, de la nourriture à sculpter, des sculptures à manger.» 

Ici, l’ambiguïté demeure : les assiettes adossées à la structure, assignées à une nouvelle fonction donc, conservent la possibilité, une fois l’exposition terminée, de rejoindre le service d’assiettes (plus traditionnelles) de Fabian. 

Ces assiettes discutent du statut qu’elles sont censées manifester en ce qu’elles se transforment en marches, assurant dès lors le bon fonctionnement d’une installation plus complexe. À la fois assiettes pour manger, et éléments substantiels d’une sculpture. Deux en un. 

Dans la même idée, les couverts (baguettes chinoises) ne permettent plus de manger, en ce qu’ils soutiennent les plateaux (assiettes). 

After Howl s’éloigne d’une conception des objets en terme de besoins utilitaires qui donnerait la priorité à leur valeur d’usage. Le statut fonctionnel de l’objet auquel nous pensons de prime abord ne lui est ici pas assigné, ou tout du moins, c’est sa permutabilité qui est mise à l’honneur. La satisfaction du besoin est relégué au second plan, ou pourrions-nous dire, à un deuxième temps. 
 
Comment entendre qu’un objet d’art ne soit pas autre chose qu’un simple objet ? Et, par ailleurs, de quelle manière comprendre qu’une œuvre d’art puisse n’être qu’une chose ? Cette exposition conduit un questionnement rigoureux sur l’objet dans l’art et plus précisément sur l’objet comme œuvre d’art. 

Il est vrai, dans un jardin zen japonais, chaque élément est intégré en fonction de sa signification et de son harmonie avec le reste du jardin; une donnée éminemment cruciale pour Fabian, qui s’attache à opérer de la sorte lors de l’aménagement décoratif de son intérieur. 

After Howl pense pour Fabian, l’intelligence des formes couplé à une note de Feng-Shui, considérant avec beaucoup de sérieux l’harmonie apportée par l’équilibre des forces et la circulation des énergies. 

Pour éviter les nœuds d’énergies négatives dans son foyer, il est conseillé de respecter certaines règles. Concernant les fontaines et cascades domestiques, le Feng Shui nous invite à canaliser le flux : le courant ne doit pas être trop rapide et doit suivre un chemin sinueux plutôt qu’un tracé droit. 

Étonnamment, la viscosité du soja transforme le ruissellement de l’eau (habituellement attendu) en une nappe dense, assurée et silencieuse. 

À présent nous pourrions nous demander quelles sont donc ces choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui, pour autant acquièrent une importance démesurée une fois leur nom écrits en caractère chinois ? 

Le titre de l’exposition d’After Howl chez Fabian Home Contemporary, est à l’origine issu d’un ouvrage japonais intitulé Notes de chevet et rédigé au XIes. par Sei Shōnagon, dame d’honneur de la princesse Sadako (civilisation de Heian). Shōnagon y a listé, énuméré et collectionné un ensemble de notes intimes, illustrant ses impressions et sentiments à propos du monde ou de détails du quotidien. Des catégories remarquablement justes et subtiles y sont dessinées. À titre d’exemple : 
54. Choses que l’on entend parfois avec plus d’émotions qu’à l’ordinaire. 
77. Occasions dans lesquelles les choses sans valeur prennent de l’importance.
132. Choses qui ne font que passer. 

Tout doit circuler, tout doit être fluide. Rien n’est immuable, rien n’est figé, tout est en perpétuel mouvement. 

Il va sans dire que la cascade décorative, par le bercement de son ruissellement saura apporter quiétude et sérénité dans le foyer Fabian. 

Un filet de soja suffira pour alimenter un ruisseau. 

Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau

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