lundi 30 novembre 2015

Bastien Cosson _ Café, croissants, **** ** ****

Une exposition de Bastien Cosson
03.12.15 - 17.12.15
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau


Café, croissants, **** ** **** from Fabian contemporary home on Vimeo.



D’ un instant rare.
Il est dur d’écrire aujourd’hui
il est dur mais je dois
je dois te convier à la fête
en toute simplicité,
une peinture tonique
peps
on a beaucoup parlé,
et on parlera beaucoup
on ne fait que parler
mais viendras-tu
y viendras-tu à la terrasse
boire un café sur le perron,
c’est un accent qui se faufile
un accent qui chante
quoi d’autre
c’est déjà beaucoup
Bastien,
la peinture,
un accent
Bastien la palette
la terre la palette
la palette terre
et c’est la vie qui s’immisce
le mec te raconte une histoire à rallonge tout cela c’est un prétexte
mais c’est là on se met à la fenêtre
on discute,
tu me sers une poire,
tu me fait goutter ta prune
ton cava
ton patxaran,
ton peps,
ta petite eau de vie du placard.
À Montréal, dans la petite Italie,
j’ai bu des cafés serrés
et pourtant la neige, on taille le bout gras, la puissance,
c’est dur d’écrire
c’est dur ce matin
alors je lâche ma plume ma prose
La vue est sublime
soleil levant
C’est un bosquet,
un fourrée
un amuse-gueule
Parfois en décembre
j’y trouve des morilles plus souvent des cèpes avant que ne vienne le gel.
Le sol est sableux,
juste ce qu’il faut
en dessous de la mousse épaisse
onctueuse, vert profond
Dès que j’ai l’occasion,
je fais monter le chien à l’arrière du break
charme intemporel
La faute est mise sur l’accent,
J’accuse le coup,
j’insiste sur le perron,
sur la terrasse
ou plutôt juste après quand je suis repu
me dirige vers une sieste,
rempli des histoires du midi
Dimanche, j’ouvrirai une galerie de peinture à la maison je te paierai le café,
La vue est splendide
Café, croissants **** ** ****.
Bastien Cosson est un ami,
c’est un artiste,
c’est un peintre,
c’est un galeriste,
le dimanche,
c’est un beau parleur,
c’est un châssis,
c’est une palette,
Bastien vous propose son exposition chez Fabian,
Café, croissant, **** ** ****
encore une manière de commenter les événements
j’ai envie de te dire,
on ne fait que ça. 


Bastien Cosson pratique l’art de la peinture. C’est à dire qu’il produit des oeuvres de peinture, tout autant qu’il les expose. 

En janvier 2014, il transforme l’une des pièces de son appartement parisien (orienté plein sud) en une galerie d’art contemporain n’y exposant que de la peinture et portant le doux nom de Palette Terre.
Il y invite ses amis peintres à y accrocher leurs oeuvres tout autant qu’il expose les siennes à certaines occasions. 


Le dimanche, Bastien Cosson ouvre les portes de sa galerie à un public d’amateur -qui aime donc- la peinture, ou tout du moins qui cherche à en saisir les subtilités, les particularités, les facteurs décisifs ou simplement à en déchiffrer les gestes.
Le dimanche, chez Palette Terre, on boit du café chaud dans un mug aux couleurs de la galerie. Le mug porte l’image de la palette, une palette reprenant l’image de la Terre.
Le dimanche, on vient chez Palette Terre pour y manifester un goût, y exprimer une valeur, y devenir acquéreur. Chaque mois, c’est un nouveau chapitre de l’objet Palette Terre qui s’écrit. 
Fabian a apprécié la finesse de cette démarche, distinguant des connivences avec son propre programme d’exposition, il s’est senti concerné par de telles préoccupations et l’a invité à exposer chez lui, dans son appartement bruxellois. Pour son exposition Café, Croissant, **** ** ****, Bastien Cosson a embarqué un morceau de Palette Terre avec lui, l’un des éléments non anecdotiques car devenu même symbole de sa galerie : le mug. À cette occasion, il lui en a dédicacé deux, presque comme s’il cherchait à mettre implicitement en place un tête à tête, une rencontre à deux, autour d’un bon café. 

Pour la première exposition de Palette Terre, Si vous voulez profiter du soleil, Bastien Cosson avait fait apparaitre de courtes phrases («le temps haletant», « Faire l’artiste pour faire de l’art») sur des toiles qu’il avait préalablement peinte. Ces messages, écrit avec une police de caractère rappelant celle de l’écriture manuscrite (identique à celle utilisée pour le logo Palette Terre) pouvaient être compris comme des dédicaces, comme le titre de potentiels ouvrages, comme des maximes ou des conseils adressés aux visiteurs, ou comme les fragments d’une chanson dont les paroles circuleraient d’un tableau à un autre.
Les mugs Palette Terre, étaient déjà là, installés sur le rebord de la cheminée; ils y occupaient d’ailleurs une importance quasi équivalente à celle des peintures accrochées au mur (c’est du moins ce que nous en montrent les images restituant l’événement).
C’est de sa main et de son écriture éminemment singulière, que Bastien Cosson signe ses toiles et dédicace les mugs qu’il offre aujourd’hui à Fabian. 

Les toiles de Bastien Cosson disent autre chose de la peinture, et sont donc différentes dans leur aspect, dans leur procédé de fabrication (en 2013, dans Seules les anguilles savent se perdre, ce sont ces poissons d’eau douce qui se chargent de jouer le rôle du pinceau) ou dans leurs manières d’apparaitre, de ce à quoi nous voudrions bien nous attendre. 

C’est avec beaucoup de lucidité, de jeu, et d’esprit critique que Bastien Cosson s’interroge sur ce phénomène qu’est l’art contemporain et sur les attractions périphériques qu’il occasionne.
Cherchant à déchiffrer la démarche d’un artiste au sein de cette sphère, il en vient à provoquer les événements et leurs manifestations, comme lorsqu’il décide, impatient qu’il est, d’exposer dans un salon lavoir : «Parce qu’il faut que j’expose pour être heureux, parce que je suis pressé, pas satisfait», pour
Café Croissant (2014), ou encore dans un bar/restaurant pour La peinture comme posture (2014). 

Fabian et Bastien partagent cette même philosophie : apporter le plus grand soin au service du café, synonyme de moments de détente, permettant de rapprocher les gens dans un cadre détendu, confortable et convivial. Moment rituel, voire cérémoniel. Un instant rare. 

Au petit déjeuner, un café noir ou au lait; plutôt corsé si au lait, plutôt délicat si noir. Croissants-tartines. Un cappucino pour l’après-midi. L’Irish coffee en suivant.

Mais là, c’est différent; là, on est chez soi, et on sert le café à quelqu’un qui vient chez soi; Et on se dit, tiens, tu viendras prendre un café ? 

Il est vrai, pour être agréable aux lèvres, la céramique ne doit pas être trop épaisse. Pour Fabian comme pour Bastien, selon le contenant dans lequel il est servi, le café n’a pas tout à fait le même goût, cela relève d’une évidence. Au delà de conserver bien mieux chaleur et arômes, l’avantage crucial que remporte ici le mug sur la tasse, c’est que lui, est dénué de toute soucoupe. 

Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau


samedi 21 novembre 2015

Simon Rayssac _ Je t'aime

Une exposition de Simon Rayssac
29.10.15 - 26.11.15
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau









simon rayssac from Fabian contemporary home on Vimeo.







3 notes sur un vieux piano.
3 notes dans toutes les combinaisons possibles lors de cette soirée hivernale dans ce hameau.
On se retrouve là je ne sais pas trop comment assez vite dans la brume la nuit un bout de table les bouteilles de whisky un peu vides dans la pénombre éclairés par les lampadaires jaune incandescent, la température de la campagne ne change pas encore, Simon joue 3 notes lentement, il marmonne, considère encore les restes avant que je ne finisse par m’endormir sur un fauteuil en velours dans la cuisine.
Au matin, il fait froid et Simon n’est plus là mais il a pensé à me couvrir avec ma veste en cuir. Je l’imagine depuis son paquet de cigarette sans fond sur un chemin. Simon recrache toujours un peu de fumée avant de prendre la parole, il fume lentement sur ce chemin il fume toujours sur ce chemin tard très tard.
Puis je suis reparti sans vouloir conclure quelque chose sans vouloir étirer l’instant, sans vouloir dire au revoir. J’avais la gueule de bois j’ai bien dû regretter ce hameau pendant 4 heures sous cet abris de bus en pierre. Le soir j’ai dû manger des pates au beurre, quelque chose de simple. On finira bien par partir en vacances en Ethiopie ensemble Simon, pas dans un de ces trip « roots » en recherche d’authenticité avant de s’en retourner vers la vie active mais plutôt simplement car on m’a dit que la cuisine éthiopienne était délicieuse. Je nous imagine aussi bien là bas permets moi le fantasme de la terre cuite, on ne parlera pas beaucoup c’est promis et on ne fera pas de trip initiatique, ce ne sera pas forcément des vacances enfin si appelons cela des vacances après tout. 


Je t’aime par Simon Rayssac,
Une exposition comme une déclaration d’amour. Un profond sentiment qu’il serait sans doute difficile d’expliciter. Ça ne ferait sans doute pas sens.
Fabian était ennuyé, Simon a répondu à la commande qui lui a été faite. On lui a demandé de faire un vase pour les fleurs.
Le vase façonné par Simon est une oeuvre unique, non produite en série, c’est un contenant. 


Il est vrai qu’il a été touché qu’on lui fasse cette demande, parce qu’il est très sensible à cette idée d’offrir des fleurs;
Il est poussé par son désir et il est tellement pris par celui-ci, qu’il finit par rompre une barrière; s’il est animé et passionné c’est bien parce qu’il est pris par son désir. 


Simon, c’est le genre de garçon à se préoccuper de la saison à laquelle on est, pour offrir des fleurs. Là en l’occurrence, c’est un vase qui remplit sa promesse d’accueillir des fleurs, non pas un bouquet, mais une seule fleur, à la rigueur deux.
S’il n’y a qu’une fleur, alors les éléments sont solitaires, un socle, un vase, un jardiner, une fleur. 

Ici, c’est un chrysanthème solitaire qui occupe le vase réalisé par Simon. Chrysanthème qui vient du grec chrysos, or, et anthemon pour fleur. Fleur d’or donc. Ceci étant dit, les chrysanthèmes que nous côtoyons
aujourd’hui ressemblent peu a l’espèce d’origine se rapprochant eux davantage à l’état sauvage d’une marguerite. Le Chrysanthème était cultivé en Chine en temps qu’herbe florale et est décrite dans des textes remontant au XVème siècle avant JC. Comme herbe elle était sensée détenir l’énergie de la vie. 

Selon la légende, il y aurait un seul endroit au Japon où le chrysanthème ne pousse pas. Il y a bien longtemps vivait un noble dans un grand château plein de trésors. Il n’avait confiance en personne d’autre que sa servante, dont le nom signifiait chrysanthème, pour manipuler ou nettoyer ses biens. Un jour elle découvrit qu’une de ses dix inestimables assiette manquait. Incapable de la retrouver et craignant les foudres de son propriétaire elle se jeta dans un puits. Depuis, chaque nuit, son fantôme revenait compter les assiettes. Ses cris incessants concernant l’assiette manquante firent fuir le noble et le château tomba en ruine. Les habitants de la ville, ravis par son départ, ont ensuite refusé de faire pousser des chrysanthèmes en l’honneur de la servante. 

Par l’élégance et la beauté de son port, par la grandeur de ses fleurs, par l’éclat de sa couleur, le chrysanthème solitaire trouve une place distinguée dans l’espace Fabian. Tout proche de la fenêtre et du motif fleuri qui accompagne le vase.
Le vase suit la courbe de son support, ou de son pied. Un socle comme le pied d’un chandelier, presque aussi gros que le vase. Cette forme évoque celle de l’accolade, une accolade qui vient soutenir le vase.
Le vase réponds à l’usage qui lui est demandé. Celui d’accueillir les fleurs coupées offertes ou trouvées.

Comme le souvenir agréable d’un amour de vacances, un amour d’automne. Mais pas de raison d’être éconduit par son amour.
Il est vrai l’assimilation symbolique du cœur au vase et à la coupe remonte fort loin dans le passé. Déjà, dans la plus ancienne Egypte, le vase est le hiéroglyphe du cœur. Dans le druidisme, existait aussi quelque chose de tel et la coupe présentée par la jeune fille à celui qu’elle avait choisi, lors du repas de fiançailles, signifiait très clairement le don de son cœur.

Les trois éléments distincts (le vase en cire, l’accolade-socle et le jardinier) composant l’oeuvre Je t’aime semblent interdépendant les uns des autres. Il parait évident que l’équilibre obtenu n’est du qu’au partenariat entreprit entre ces trois acteurs : le vase ne pourrait conserver cette position couchée sans prendre appui sur l’accolade, qui elle-même ne pourrait tenir debout sans le renfort perpendiculaire généré par le pinceau du jardinier. 

Arrêtons-nous un instant sur le socle si caractéristique, en forme d’accolade. Cette accolade, c’est la marque de fabrique de Simon, sa signature en quelque sorte, tantôt motif, et ici même soutient du vase. Bien loin d’être un élément anecdotique, il permet, à sa manière de faire tenir l’ensemble.
Une accolade est généralement au centre, rassemble, ou se referme sur elle-même. Elle est structure en ce qu’elle délimite un ensemble d’un groupe, lorsqu’elle émet des classements, des regroupements, des
associations. Simon le dit lui-même, elles sont à voir comme un dispositif « pour venir ponctuer, accrocher, dissocier, rassembler, exclure ». Elle montre ce que les éléments regroupés ont de communs, ou d’analogues entre eux. Surtout, elle met en place un autre registre, à la limite d’un chuchotement, et sont souvent utilisées par paires, une ouvrante et une fermante.
De l’accolade comme signe de ponctuation à l’accolade comme geste amical et d’affection, il n’y a qu’un pas. À la recherche d’une forme qui viendrait peut-être cadrer ce trop plein d’affect. 

Comme par phénomène d’expansion, Simon construit des règles en papier qui reprennent ce motif de l’accolade et qui cadrent, sélectionnent et pointent le prénom de ceux qui peuplent ses lectures quotidiennes. Ceci dans l’optique de constituer une collection provisoire, sans doute fugace. Cette peuplade de nom, décontextualisés de leur page d’apparition, sont ceux avec qui il pense, au quotidien.
La mise en place d’une certaine amitié est ainsi remarquable lorsqu’il tente de nouer des serments lors de moments de convivialité ou d’invitations à collaboration avec d’autres artistes (Milk et Je regarde l’ours et l’ours regarde le poisson dans ma main). 

Qui plus est, ce n’est pas première fois que des personnages apparaissent dans l’oeuvre de Simon Rayssac. Bien souvent discrets, réduits, ils semblent pouvoir être manipulables (avec la main), tels des figurines miniatures à déplacer (dans l’idée du moins), car en réalité, la plupart du temps ils restent liés au support sur lequel ils reposent (comme l’argile chez Europeen Painters, les tiges de fer pour Dans le Rose, le pinceau qui maintient le jardiner à l’accolade pour Je t’aime).
Des personnages qui peuvent endosser un rôle, celui du jardinier encore au travail (affublé de son tablier), du peintre en blouse ou encore celui de l’assistant d’artiste.
Si parfois elles sont complètes, il arrive que des représentations humaines partielles viennent ponctuer l’oeuvre de Rayssac : dans
Ship Over, des formes de mains se détachent de la composition/structure dont elles sont issues par l’utilisation d’un autre matériau et d’une autre couleur. Dans ce même travail, ce qui se détache aussi, c’est la fameuse accolade, retaillée légèrement dans la forme. 

Une fois qu’on l’a cherche, on parvient presque à la retrouver partout cette accolade. Dans Les bonnes manières par exemple, l’accolade est visible et ressemblerait presque au dessin d’un oiseau ou d’une équerre qui permettrait de lier deux éléments entre eux. Celles-ci à ne pas voir donc comme la répétition d’une même forme, comme un motif se décalquant fidèlement et indéfiniment, mais plutôt comme l’image d’un écho, et peut-être nous donner cette sensation troublante que l’on appelle déjà-vu. 

Et quand il crée des personnages dont le nez a été remplacé par un pinceau, c’est pour, vous vous en doutez, peindre des accolades ! Ce qu’il appelle être ses horizons. 
Plus proche de nous, en 2015, des petits personnages en mousse sur socles faisaient face à des bustes accrochés au mur immergés dans un rose pâle qui recouvrait tous les murs.
Il y expliquait alors que cette exposition
Dans le rose soulevait des «problématiques existentielles liées aux sentiments amoureux, à la question du hasard, à celle des choix à faire, à ce qui s’impose à nous». 

Je vais allumer le feu, et vous, vous placez les fleurs dans le vase que vous avez acheté aujourd’hui.
Et puis, je vais fixer le feu des heures durant pendant que je vous écoute Jouez vos chansons d’amour toute la nuit pour moi, uniquement pour moi.

Venez à moi maintenant, et reposez votre tête pendant seulement cinq minutes, tout est bon.
Une telle pièce confortable,
Les fenêtres sont éclairées par le soleil du soir à travers elles,

Notre maison est une maison très, très, très bien avec deux chats dans la cour,
La vie était si dure,
Maintenant, tout est facile grâce vous,

Je vais allumer le feu, tandis que vous placez les fleurs dans le vase que vous avez acheté aujourd’hui. 

Qu’il soit en train de chanter, ou d’écrire de la poésie, Simon s’est souvent demandé ce qu’on voulait bien entendre par une oeuvre qui touche.
Je t’aime, c’est la formule la plus courante pour dire à quelqu’un qu’on l’aime. Au contraire des autres phrases, je t’aime beaucoup, est beaucoup moins forte que je t’aime.

Quel est le meilleur moment pour dire «je t’aime» ? Murmuré à l’oreille ou crié au milieu de la foule ? Il faut savoir penser ce sentiment. Il est certain, la tâche qui nous importe maintenant est de trouver le moment opportun. 

À compter d’aujourd’hui, l’exposition de Simon Rayssac est accessible au public pendant un mois. J’espère que vous aurez la chance de la visiter. 

Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau