mardi 6 octobre 2015

Rémi Rupprecht _ ONYX

Une exposition de Rémi Rupprecht
15.06.15 - 15.07.15
Texte de Geörgette Power






Langage, monde, sens, langage monde sens l’engage monde sens langage ment de sens lent gage monde sens langage monde sens l’engagement de sens langue âge monde sans ce langage monde sens... 13,8 milliards d’années, furieux brouhaha. 

À la suite d’une longue série de réactions en chaîne - apparition des protons, des neutrons et électrons, forma- tion des premiers noyaux, nuages d’hélium et d’hydrogène, rassemblements nébuleux, étincelles galactiques, combinaisons nucléaires complexes, explosions d’étoiles, dissémination de poussières stellaires, aggloméra- tion de roches, chaînes d’ADN, plantes, mammifères - Rémi Rupprecht, présent depuis 13,8 milliards d’années dans sa version éparpillée est enfin assemblé sous sa forme actuelle : Rémi Rupprecht, artiste plasticien parlant flamand et comprenant quelques dialectes aztèques. Être un bout d’univers, expérience singulière. Désireux de jouir au mieux de cette unité passagère, Rémi commence toutefois à sen- tir s’agiter en lui de l’insensé, du vide, un arrière-goût de simulacre. Un jour sans s’y attendre le ciel feule et sur son crâne claque en un toc un petit cailloux sombre. Awww ! Ponctuation percutante et, spirales dans les yeux, trois figures lui apparaissent : Nyx, déesse de la nuit, parlant grec et comprenant le flamand. Un médium parlant nahuatl et comprenant l’anglais. Et un marchand de sable qui parle anglais et comprend le grec. 

Rémi fixe Nyx. Nyx fixe Rémi, et baillant aux corneilles s’adresse à lui par le biais du marchand de sable, qui fait suivre au médium, qui fait suivre à Rémi : Nous sommes les voix du brouhaha, bout d’univers. Nous t’offrons trois réponses à trois questions de ton choix. Une question unique à chacun de nous. Sans hésiter, surexcité, la première il l’adresse au médium. Nyx transmet au marchand de sable, le message file jusqu’au bon destinataire : Combien a-t-on de sens ? Le médium tend une main face à Rémi, avec ses cinq doigts déployés. Mais aussitôt il commence à rassembler sa palme digitale. D’abord le petit doigt se joint à l’auriculaire. Tu goûtes, tu sens, ondes, particules, fréquences. Puis le majeur et l’index. Tu vois, tu entends, ondes, particules, fréquences. Tu vois, tu goûtes, tu sens, tu entends ? Et le toucher bascule. Tout est toucher. Plus ou moins ciblé... mais tout est toucher.

Rémi, monolithe monolingue, sourit en se grattant l’oreille pour voir. Les questions fusent dans sa tête, il se concentre pour poser la deuxième au marchand de sable. Il hésite. Il fait souvent des rêves où il n’y a que des mots. Il aimerait à l’inverse faire l’expérience silencieuse du monde, que le langage cesse de venir former des pensées et chahuter ses sens... son sens. Maladroitement, il se lance : D’où viennent les mots ? 
Rémi, Comme nous te l’avons dit hier, chez Fabian, le texte de chaque exposition est écrit par l’artiste qui a exposé sur l’étagère le mois précédent. Nous avons envoyé tous les docs que tu nous as donné à Geörgette Power, et voici le texte qu’il nous a renvoyé.
Qu’en penses-tu ?
Nous aimerions bien avoir ton avis là dessus.
Bien à toi,
une partie de Fabian ; 


*** 

Tandis qu’elle traduit la question, le marchand de sable semble séduit par la voix de Nyx. Un peu alangui, il ré- pond : L’extérieur de l’univers est dans toutes les têtes. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas. Il existe, il est dans les têtes, et dans chaque trou noir. L’extérieur est vide et parcouru de mots. Rémi, un peu coi pose enfin une question à Nyx. Il aimerait ne plus se dire «rouge» quand il voit le soleil levant, ni «sol» sous chacun de ses pas... Nyx, tu es partout, dans toutes les directions, depuis toujours. Dis-moi comment était le monde à l’instant zéro? Mais soudain Nyx est prise de spasmes, et dans un mélange de japonais et d’égyptien vomit et hurle un féroce crépuscule. Frayeur et palpitations réveillent un Rémi en sursaut. Allongé sur le sable beige d’une petite plage belge, la nuit va bientôt tomber. Devant lui, à un mètre et des poussières, il aperçoit une petite pierre noire et polie. Il sent une bosse sur sa tête. 
 
Geörgette Power




dimanche 4 octobre 2015

Geörgette Power _ Une nuit de sommeil

Une exposition de Geörgette Power
26.05.15 - 15.06.15
Texte de Nicolas Valckenaer et Bérénice Béguerie membres de CTRLZ STUDIO














On pourrait y aller à bord d’un avion en papier numérisé d’un centimètre sur deux, à travers une borne de salon, entre la ligne et le pixel, une violente absence de pesanteur.
Le regard absorbé comme par Asteroïds. Ça se suit, ça défile, mais ça ne tourne pas.
Je ne sais pas si je suis vraiment sur la carte, et si j’y suis, je ne sais pas dans quel sens, on peut la relire avec bon sens, c’est chaque fois différent. Je cligne et je voudrais passer outre cette colline qui me rappelle tant le sable de Journey, au moins pour surfer entre quelques ruines. J’espère aussi que quelque chose va prendre feu svp, sinon c’est de la triche.
Des images commercent entre elles, j’aimerais bien voir ce film étant petit.  

Nicolas Valckenaere, membre de CTRLZ STUDIO 


Je crois que l’appartement fait environ 50m2 d’après ce que m’avait dit L il y a un moment. Je me souviens nous étions installées sur mon balcon avec T et A, le soleil se couchait derrière les toits rouges. Les bières étaient fraîches. Avant que L nous raconte la visite immobilière, je racontais aux filles ma semaine sur les îles éoliennes :
«_ Alors tes vacances ? me demande T d’une voix enjouée.
_ C’était vraiment bien, lui dis-je.
_ Tu es bronzée, ça te va bien ! me glisse A avant que je débute mon histoire.
Je lui souris, et prends une gorgée dans ma bouteille de bière. J’ai acheté des Corona, elles me font me sentir sans arrêt en vacances.
_ Ouais, c’était vraiment trop bien, avec G déjà, ça s’est super bien passé, on a tellement rit ! Et puis, je suis heureuse d’avoir enfin vu des volcans. _ Tu m’étonnes ! me lance T.
_ Hum... dis-je sans ouvrir la bouche. Une perruche passe devant mon champ de vision, je lève les yeux vers le ciel. Je me racle la gorge et reprends.
_ Le premier jour, c’était formidable, on est arrivé par bateau sur la première île où nous logions. Au loin, alors que le ciel n’avait aucun nuage, j’ai aperçu une forme blanche qui se dessinait. Les vitres du bateau étaient dégueu. Elles étaient pleines de sel et de gouttelettes qui tombaient irrégulièrement à cause de la vitesse. Je ne comprenais pas de quoi il s’agissait.
_ Pardon, je te coupe, il reste des Corona ? demande T.
_ Oui, oui, au frigo. répond A rapidement.
Elle me regarde en souriant et me fait un signe de tête pour me faire comprendre de reprendre mon histoire.
_ Oui et donc, je comprenais pas cette forme, vu la météo et puis même quand il y a des nuages présents en cas d’anticyclone, ils ne res-semblent pas à ça... Du coup, en sortant du bateau, j’ai directement cherché cette forme à l’horizon. Et puis je me suis souvenue de ce que m’avait raconté S il y a quelques mois. Le Stromboli crache une gerbe de lave à peu près toutes les 20 minutes. La forme blanche n’est autre que la fumée produite par la lave. Je m’interromps une seconde et bois un peu dans ma bière. Elle a bien le goût du citron vert que j’ai glissé dedans au début.
T revient avec une bouteille et s’installe en face de moi sur un petit tabouret en formica rouge.
_ Merde, j’ai loupé le début de l’histoire, me dit-elle désolée.
_ Mais non t’inquiète, je disais juste que y’avait une forme dans le ciel qui ressemblait à un nuage mais en fait c’était de la fumée produite par un volcan.
_ Le quoi déjà ? me demande A.
_ Le Stromboli. répondis-je. C’est le volcan le plus actif des îles éoliennes. Il y en a un autre qui s’appelle Vulcano. Je trouve ça trop classe comme nom. Volcan quoi !
_ Ahahah !! lâche T entre deux gorgée. Ça ne m’étonne pas que tu aimes ce nom !
Je rigole aussi.
_ Mais y’avait pas le Vésuve qui venait juste de se réveiller quand t’es partie là-bas ? me demande A.
_ Alors oui, lui du coup, j’ai pas pu le voir. En fait, les avions ne pouvait atterrir en Sicile que du côté ouest de l’île, à l’opposé quoi...
_ Ah ouais, c’est dommage, je crois que c’est cool à voir pourtant. me dit T.
_ Ouais tant pis, j’irai une prochaine fois !
La porte d’entrée se claque. C’est L qui rentre je pense. Il monte lentement les marches de notre entrée et s’avance vers nous. Il a l’air fatigué mais soulagé. Il passe la porte fenêtre du balcon et s’installe avec nous. A lui attrape une bière et je continue ma petite histoire.
_ L, je raconte un peu ma semaine de vacances. Je disais que j’étais très contente d’avoir vu des volcans. Et oui, la maison qu’on avait loué, était au bord de la mer. Donc on avait une vue magnifique sur les différentes îles, dont le Stromboli.On avait une terrasse de 2 à 3 mètres et après un escalier et hop, directement la plage. C’était trop bien !
Le soir, un peu à la même heure que là, c’était trop agréable. On se baignait devant la maison avec nos matelas gonflables. Et au loin y’avait ces espèces de nuage de fumée qui avançaient lentement sur l’horizon. _ Wah !! Ça a l’air trop beau ! s’esclaffe L.
_ Oui ! J’ai pris pas mal de photo...
_ Et comme il y avait très peu de vent, je me suis imaginée que le bleu du ciel, les bouts qui étaient présents entre tout les amas de fumée représentaient une durée de temps d’environ vingt minutes.» 


Bérénice Béguerie, membre de CTRLZ STUDIO



CTRLZ STUDIO _ SEMNOZ

Une exposition de CTRLZ STUDIO
Une pièce de Ludovic Beillard, membre de CTRLZ STUDIO
30.04.15 - 26.05.15
Texte de Mathias Pfund


















Salon Plein Air
En amont de l’exposition, l’expédition. 

Neuf explorateurs, un périple qui part du niveau de la mer et qui s’achève au sommet de la montagne. Le matériel d’expédition est assez rudimentaire, chacun s’étant équipé en fonction de ses propres ressources. Le seul élément commun à tous les membres est une paire de lunettes rondes aux verres bleus, outil indispensable pour expérimenter collectivement le Sublime façon YKB. L’ascension est lente et le transport d’une embarcation pneumatique accroît l’effort. La scène est solennelle, rappelant à la fois une procession funèbre et la fièvre tropicale de Fitzcarraldo. Peu à peu le paysage change, les chênes font place aux pins sylvestre puis aux rhododendrons. La terre devient plus rocailleuse, la végétation se mue en mousses et lichens. Et puis la neige éternelle, promesse du sommet. Le mouvement vertical prend alors fin. L’intérieur du canot révèle sa marchandise : une structure complexe en bois grossièrement peinte qui semble être une voile de fortune. Une fois mise en terre, des éléments mobiles y sont ajoutés. La grammaire visuelle est assez hétéroclite, à l’image de l’équipement des membres de l’expédition. Chacun d’entre eux vient se positionner autour de la sculpture achevée et une boisson contenue dans une flasque en verre passe de main en main. On pense alors à un monument, peut-être en la mémoire de tous les pionniers qui ont cherché à atteindre le sommet. Aux morts gelés sur le mont Everest, à René Daumal qui n’a pas eu le temps de terminer Le Mont Analogue, ainsi qu’aux reliques - symboliques ou involontaires - laissées derrière ceux qui ont réussi, du Fallen Astronaut aux socles des modules lunaires Apollo sur le sol Sélène. L’expédition se termine sur la structure qui semble agiter sa voile en signe d’adieu alors qu’au loin le bateau se transforme en luge et permet aux aventuriers de regagner la mer. 

In Rock.
De cette aventure sera conçue une sculpture - qui fonctionne comme une espèce d’allégorie - incrustant les têtes des membres de l’expédition dans une montagne, à la manière du Mont Rushmore, en impression 3D. En effet, cette dernière offre une actualisation des problématiques du Facteur Cheval et se trouve au cœur d’une nouvelle économie de gestion et de diffusion des formes. La proposition révèle également la métaphore d’un collectif artistique qui se pense et s’organise sur le modèle de l’expédition. D’un salon bruxellois au toit du monde l’exposition est finalement assez clivante : elle invite d’un côté à la rêverie, entre considérations romantiques sur les mythes qui entourent les grandes expéditions (je pense notamment à l’expédition polaire de S.A. Andrée) sur fond de fiction exaltée et d’un autre, le titre de l’exposition situe complètement l’expédition : la mer, le niveau 0, devient le lac d’Annecy (+447 m), la montagne, idée d’un absolu, se trouve être le Semnoz (montagne de moyenne altitude)... Finalement la flasque en verre pourrait très bien être une carafe d’huile d’olive et on pourrait même se demander si le sommet a réellement été atteint... Mais ces ambiguïtés sont plutôt bon signe pour un collectif qui s’appelle CTRLZ. 

Mathias Pfund




Mathias Pfund _ SPLASH

Une exposition de Mathias Pfund
26.03.15 - 30.04.15
Texte de Romain Juan





Splash est l’onomatopée anglaise pour plouf, Pfund est le nom de Mathias et ressemble fortement à plouf mais n’en est pas la traduction allemande qui est Schwupp ce qui ressemble à Schweppes, une marque célèbre de boisson à bulles. C’est par les bulles et par erreur que Mathias a plongé dans l’art. Il pensait s’inscrire dans une école de bande dessinée, lorsqu’il se rendit compte en passant le concours, qu’il allait y faire de l’art, ce qu’il m’avoue en riant. L’avantage de cette erreur : il n’arriva pas à l’école avec des idées de grandeur artistique, au contraire, très humble, il y fit des maquettes. 

Sans doute par peur des profondeurs, et ne sachant très bien nager, Mathias, pour apprendre, s’appropria et réduisit des œuvres modernistes piochées dans des catalogues épais et un peu poussiéreux. Il fit donc ce que ceux qui se pensent déjà artistes (car ils ont réussi un concours d’entrée) ne font pas : connaître son histoire et la traduire de ses mains et de ses yeux. Il se passionna particulièrement pour Henry Moore, dont certaines sculptures lui rappellent des gens faisant l’amour, à bien y regarder il a raison ; Mathias et Henry partagent le même humoore (désolé) et une même idée de la représentation, assez proche de ce qu’en BD on appelle «gros nez». 

Ces maquettes « gros nez » en papier mâché peint, il les prit en photo, en noir et blanc, les intégrants à des jardins et des paysages, quasiment les mêmes que sur les reproductions des catalogues poussiéreux. Ces photos ; il les fit tirer en tout petit comme des cases de BD. Après cet apprentissage par réduction, Mathias me dit qu’il était temps pour lui de sauter dans le grand bain et connut ce qu’il appelle « la libération par la piscine », l’émancipation des figures tutélaires par leur dissolution dans le monochrome bleu californien d’un fond de bassin. Ce n’est pas le Bigger Splash mais un gros plouf qu’il fit en construisant des piscines dans des boîtes en cartons, y mettant en place son propre langage, à l’intérieur duquel, l’étiquette produite fait office d’instruction de montage. 

Les piscines sont dans des boîtes. Et quand les boîtes sont petites, ce n’est pas une valise en carton mais en bois qu’il utilise, pour ranger ses piscines. Mettant des boîtes dans des boîtes, des petites maisons avec piscines dans un quartier clos: le rêve américain version suburb chic. 

Romain Juan 


Romain Juan _ PIU PIU

Une exposition de Romain Juan
26.02.15 - 26.03.15
Texte de Rémi Lambert







Partant notamment d’une observation des United States of A. comme laboratoire, et de la nécessité pour une société de se représenter son absurdité, ses zones d’ombres et ses travers comme pour les exorciser, pour crever l’abcès, Romain Juan se place volontiers en bouffon, et va chercher chez les comédiens de stand-up et autres grinçantes figures de perdants, cette saine catharsis par le vulgaire et l’abject. Comme si la version mutante de Joseph Beuys, sortie pour un charivari, étalait ses excréments sur la maison des mariés en agitant une crécelle d’enfer. Ses dessins sous paint sont autant de façons de faire jouer la figure de l’idiot, celle de l’artiste brut ou de l’enfant, avec le premier degré absolu qui ne peut être qu’ironique du graffiti de chiottes. Le dessin pauvre et punk sous paint a été une des formes privilégiée circulant dans certaines communautés internet underground, version virtuelle plus fine que l’air de l’ephemera qu’on se passe de main en main, entre flyer de concert et samizdat. Au delà de cette pratique qu’on imagine facilement compulsive de dessins qui se perdent sur le net, Romain Juan sculpte ou installe principalement, des structures de bois, de tissu et autres matériaux récupérés. Ces structures peuvent évoquer un genre de minimalisme détourné, podiums à la gloire de personne ? ou meubles bricolés d’un junk joint, elles peuvent se perdre au sol dans des compostions foutraques étonnement plus oniriques ou prendre l’allure de demi-humains, personnifiées par un blue jean, un bout de vêtement ou un début d’attitude. Le même traitement est accordé à ce qui de toute évidence est un espace, un objet, un outil ou un protagoniste, une figure. Tout cela appelle tant à la légèreté et à l’immédiateté du travail de Fischli et Weiss, à cette finesse et cet humour dans les narrations crées par assemblage comme à la méchanceté incompréhensible et vertigineuse des installations de Kippenberger. 

Habitant peut être handicapé de cet univers, la poupée de chiffon venue des montagnes et arrêtée à la station service à leur pieds a le cri distordu par les ondes radio country du yodel américain. Conçue comme un homoncule chantant, sa forme vaguement humanoïde rappelant les racines de mandragore, elle pourrait être le fruit de quelque expérimentation redneck, chargée de puissances subversives occultes, catalysant l’énergie folk qui suinte à travers les couches de cultures américaine. Le système son sera planqué à l’intérieur. 

Rémi Lambert 



Rémi Lambert _ Giuliano’s Fish & Chips

Une exposition de Rémi Lambert
29.01.15 - 26.02.15
Texte de Coraline Guilbeau




Nous errions sous une pluie glacée. L’air était frais. Les vapeurs qui s’échappaient du sol terreux commençaient à couvrir nos membres. Une lueur, à demi-éteinte, nappait cet atmosphère brumeux. Les gouttes de sueur roulaient sur notre pelage, l’odeur était insoutenable; une fièvre nous saisit. Nos quatre pattes ne répondaient plus mais s’agitaient de manière convulsive, sous l’effet de spasmes incontrôlés. Nos membres semblaient s’écarter, nos muscles perdaient de leur teneur, notre chair vibrait d’un surplus d’appréhension. Nous sentions nos canines noyées dans une bave abondante, disproportionnée, inanimée. La gueule inarticulée, nous frémissions de la situation dans laquelle nous glissions. Nous tremblions à l’excès. Nos traits semblaient évoluer. Comment décrire notre inquiétude en présence d’une pareille épreuve? 

Coraline Guilbeau, Fish, Chips & Giuliano, Fabian Press Edition, 2015, p.7 



Rémi Lambert conduit une réflexion rigoureuse sur la convocation, la confrontation et la cohabitation dans une même réalité de différentes figures, au travers d’une peinture qui nous happe, tonique et généreuse. 

Un univers qui bien souvent semble nous dépasser, mais dans lequel il est encore possible, selon lui, de se projeter. Il puise son inspiration dans des domaines narratifs et formels aussi larges que le cartoon, le jeu vidéo, le comic, l’imagerie punk et black métal, les figures mythologiques tout autant que dans des éléments de la culture vernaculaire allemande-suisse ou dîte populaire, et propose un métissage de ces univers disparates pour croire à la combinaison de l’ensemble. 

À l’origine d’une production prolifique, Lambert dépose son geste avec une certaine immédiateté et fait fonctionner ses idées bien souvent par séries de «scènes» qui s’articulent et se répondent les unes aux autres. En parallèle de son œuvre picturale, il accumule un travail de dessins minutieux qu’il considère et nomme lui-même comme un «vivier d’images et de formes», qui peuvent ressortir et se développer par la suite dans ses peintures. À leur lecture, on comprends dès lors un peu mieux sa fascination exercée à l’encontre d’une «étrangeté bizarre, voire repoussante», pour reprendre ses propres termes. Lambert n’hésite pas à réintervenir sur ses toiles pour rectifier ou rajouter des éléments si le besoin se manifeste. Des toiles en perpétuelles mutations donc, à l’image des personnages hybrides qui apparaissent, eux-même presque en mutation. Les corps manifestes ne sont par ailleurs, pas soumis aux conditions formelles de leur représentation. La matière même les composant se révèle être malléable, tour à tour tentaculaire ou informe. Les personnages représentés dans ses toiles sembleraient, de manière très sensible, prendre conscience de leurs faiblesses et tenter de se révéler au travers d’elles. 
 
S’agissant de cet accrochage en particulier, Fabian a choisit de sélectionner dans l’univers fourmillant de Lambert, une seule toile, non pas représentative à elle-seule de l’ensemble du corpus déployé, mais symptomatique d’un épisode appartenant à une expérience plus vaste. Dans cette toile, vignette anecdotique à l’échelle d’un feuilleton que chacun pourra personnellement se constituer, l’accent est porté sur un seul character, et sur le regard, particulièrement appuyé qu’il exerce, sur nous. Dans l’affaire qui nous pré-occupe, on semble être arrivé à un moment crucial d’une histoire qui a déjà commencé sans nous. Sans doute au moment charnière, là où le drame semble être sur le point de se jouer. Juste avant que la dégénérescence apocalyptique ne se soit platement écrasée. 

La clef de résolution de l’énigme n’est pas encore présente, mais cela ne saurait tarder.
Quoique. En a-t’on réellement besoin ? 


Coraline Guilbeau