samedi 12 décembre 2015

After Howl _ 75. Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois¹

Une exposition de After Howl
17.12.15 - 26.01.16
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau 






After Howl from Fabian contemporary home on Vimeo.



 75. Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois¹ sur facebook









Une cascade de soja dans un appartement. 

Cette cascade, c’était l’élément indispensable qui manquait à l’habillement de l’appartement Fabian contribuant à la mise en place d’une ambiance détendue, harmonieuse, sans nuage. Le circuit est continu et le bruit du soja offre une multitude de sonorités, des timbres différents et des intensités variées suivant la forme et la force de son écoulement ou de son claquement. Les tensions sont évacuées, l’âme est en paix. 

75. Choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui prennent une importance exagérée quand on écrit leur nom en caractères chinois1, présente un service d’assiettes, au nombre de cinq, insérées dans une structure réalisée en baguettes chinoises. 

La structure évoque celle d’un échafaudage -à l’équilibre fragile- à la limite une pièce montée. Montées sur pilotis, les assiettes (devenues alors plateaux) se chevauchent pour permettre à la sauce soja de circuler de l’une à l’autre : une cascade est née. 

Rentrons dans les détails. Ce service de cinq assiettes n’est pas identique, chacune d’elles se distinguent les unes des autres par le creusement effectué dans le matériau. Elles sont carrées. Épaisses. En bois. Sculptées dans l’hévéa. Décorées. Non pas peintes, mais gravées. 

Le creux de chaque assiette occasionne la construction de paysages miniatures. On pourrait presque y chercher des montagnes, des canyons, des vallées, dans lesquels on se plairait à voir circuler un court d’eau, ici substitué par de la sauce soja, les assiettes se transformant alors en bassin de réception. La cascade ruisselle sur plusieurs niveaux, sans débordement. 

Selon un proverbe japonais, l’eau prends toujours la forme du vase. Ici, le soja creuse le bois pour y souligner son lit. 

La comparaison à une structure supportant des montagnes russes infiltrées dans la jungle ne pourrait presque pas être si insensée que cela. Chaque baguette -devenues poutres- permet la bonne tenue de l’ensemble. En soustraire une et c’est risquer de provoquer un effondrement. 

En haut du circuit, le soja coule depuis une petite sculpture en forme de gradin bleu rappelant l’identique et pour autant bien plus imposante structure que le collectif avait réalisé à l’aube de ses premières productions. En bout de course, le soja est recueilli dans un récipient, avant de renouveler son circuit. Sur le support en bois de ce bassin de récupération, est inséré une case contenant un petit feu sculpté. Le feu, le foyer, les flammes, le chalumeau, la cheminée ou toute chose qui pourrait produire un embrasement est là encore, une image que l’on retrouve assez régulièrement dans les pièces d’Alter Howl. Il faut dire qu’au studio, le chauffage est une illusion qu’il soit peint, sculpté ou gravé. 

Ainsi, de manière relativement récurrente, des détails resurgissent, ré-interviennent dans leurs nouvelles productions, permettant de lier astucieusement chacune de leurs pièces et de les faire entrer dans une histoire plus vaste qui les porteraient. À tel point que ces éléments a priori anecdotiques en finissent par acquérir une autonomie propre et une qualité d’événement manifeste. 

À l’exemple des titres de leurs précédentes expositions, devenus de réelles sculptures dans une installation exposés en ce moment même à Gand (RenderTime, In De Ruimte, Ghent), et déjà visibles dans l’installation Collection, à Brussels Art Department. Les lettres de bois composant les titres ont été coulées dans de longues plaques de résines transparentes, et se présentent verticalement, comme des signes-totems. 

À cet effet, on peut observer sur la tranches des assiettes, une frise pyrogravée remettant à l’honneur des éléments devenu quasi emblématiques (du moins représentatifs ou symboliques) de précédents projets du collectif. Celle-ci semble dresser une généalogie de leur histoire commune où chaque exposition participe à la construction d’un mythe ou d’une légende. 

Étant donné l’intérêt que porte Fabian à la contextualisation de sa collection, et l’intérêt porté par After Howl pour les bons repas, leur adresser une invitation à composer un service d’assiettes semblait relever de l’évidence.

Une analogie stylistique entre formes sculptées et formes cuisinées peut se remarquer. Faire la cuisine et partager un repas en tant que fonction sociale certes, mais en tant que convocation des énergies surtout. After Howl le revendiquent eux-même : sur un terrain de jeu idéal, on trouverait «de la matière pour faire des formes, des formes pour faire de la matière, de la nourriture à sculpter, des sculptures à manger.» 

Ici, l’ambiguïté demeure : les assiettes adossées à la structure, assignées à une nouvelle fonction donc, conservent la possibilité, une fois l’exposition terminée, de rejoindre le service d’assiettes (plus traditionnelles) de Fabian. 

Ces assiettes discutent du statut qu’elles sont censées manifester en ce qu’elles se transforment en marches, assurant dès lors le bon fonctionnement d’une installation plus complexe. À la fois assiettes pour manger, et éléments substantiels d’une sculpture. Deux en un. 

Dans la même idée, les couverts (baguettes chinoises) ne permettent plus de manger, en ce qu’ils soutiennent les plateaux (assiettes). 

After Howl s’éloigne d’une conception des objets en terme de besoins utilitaires qui donnerait la priorité à leur valeur d’usage. Le statut fonctionnel de l’objet auquel nous pensons de prime abord ne lui est ici pas assigné, ou tout du moins, c’est sa permutabilité qui est mise à l’honneur. La satisfaction du besoin est relégué au second plan, ou pourrions-nous dire, à un deuxième temps. 
 
Comment entendre qu’un objet d’art ne soit pas autre chose qu’un simple objet ? Et, par ailleurs, de quelle manière comprendre qu’une œuvre d’art puisse n’être qu’une chose ? Cette exposition conduit un questionnement rigoureux sur l’objet dans l’art et plus précisément sur l’objet comme œuvre d’art. 

Il est vrai, dans un jardin zen japonais, chaque élément est intégré en fonction de sa signification et de son harmonie avec le reste du jardin; une donnée éminemment cruciale pour Fabian, qui s’attache à opérer de la sorte lors de l’aménagement décoratif de son intérieur. 

After Howl pense pour Fabian, l’intelligence des formes couplé à une note de Feng-Shui, considérant avec beaucoup de sérieux l’harmonie apportée par l’équilibre des forces et la circulation des énergies. 

Pour éviter les nœuds d’énergies négatives dans son foyer, il est conseillé de respecter certaines règles. Concernant les fontaines et cascades domestiques, le Feng Shui nous invite à canaliser le flux : le courant ne doit pas être trop rapide et doit suivre un chemin sinueux plutôt qu’un tracé droit. 

Étonnamment, la viscosité du soja transforme le ruissellement de l’eau (habituellement attendu) en une nappe dense, assurée et silencieuse. 

À présent nous pourrions nous demander quelles sont donc ces choses qui n’offrent rien d’extraordinaire au regard, et qui, pour autant acquièrent une importance démesurée une fois leur nom écrits en caractère chinois ? 

Le titre de l’exposition d’After Howl chez Fabian Home Contemporary, est à l’origine issu d’un ouvrage japonais intitulé Notes de chevet et rédigé au XIes. par Sei Shōnagon, dame d’honneur de la princesse Sadako (civilisation de Heian). Shōnagon y a listé, énuméré et collectionné un ensemble de notes intimes, illustrant ses impressions et sentiments à propos du monde ou de détails du quotidien. Des catégories remarquablement justes et subtiles y sont dessinées. À titre d’exemple : 
54. Choses que l’on entend parfois avec plus d’émotions qu’à l’ordinaire. 
77. Occasions dans lesquelles les choses sans valeur prennent de l’importance.
132. Choses qui ne font que passer. 

Tout doit circuler, tout doit être fluide. Rien n’est immuable, rien n’est figé, tout est en perpétuel mouvement. 

Il va sans dire que la cascade décorative, par le bercement de son ruissellement saura apporter quiétude et sérénité dans le foyer Fabian. 

Un filet de soja suffira pour alimenter un ruisseau. 

Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau

lundi 30 novembre 2015

Bastien Cosson _ Café, croissants, **** ** ****

Une exposition de Bastien Cosson
03.12.15 - 17.12.15
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau


Café, croissants, **** ** **** from Fabian contemporary home on Vimeo.



D’ un instant rare.
Il est dur d’écrire aujourd’hui
il est dur mais je dois
je dois te convier à la fête
en toute simplicité,
une peinture tonique
peps
on a beaucoup parlé,
et on parlera beaucoup
on ne fait que parler
mais viendras-tu
y viendras-tu à la terrasse
boire un café sur le perron,
c’est un accent qui se faufile
un accent qui chante
quoi d’autre
c’est déjà beaucoup
Bastien,
la peinture,
un accent
Bastien la palette
la terre la palette
la palette terre
et c’est la vie qui s’immisce
le mec te raconte une histoire à rallonge tout cela c’est un prétexte
mais c’est là on se met à la fenêtre
on discute,
tu me sers une poire,
tu me fait goutter ta prune
ton cava
ton patxaran,
ton peps,
ta petite eau de vie du placard.
À Montréal, dans la petite Italie,
j’ai bu des cafés serrés
et pourtant la neige, on taille le bout gras, la puissance,
c’est dur d’écrire
c’est dur ce matin
alors je lâche ma plume ma prose
La vue est sublime
soleil levant
C’est un bosquet,
un fourrée
un amuse-gueule
Parfois en décembre
j’y trouve des morilles plus souvent des cèpes avant que ne vienne le gel.
Le sol est sableux,
juste ce qu’il faut
en dessous de la mousse épaisse
onctueuse, vert profond
Dès que j’ai l’occasion,
je fais monter le chien à l’arrière du break
charme intemporel
La faute est mise sur l’accent,
J’accuse le coup,
j’insiste sur le perron,
sur la terrasse
ou plutôt juste après quand je suis repu
me dirige vers une sieste,
rempli des histoires du midi
Dimanche, j’ouvrirai une galerie de peinture à la maison je te paierai le café,
La vue est splendide
Café, croissants **** ** ****.
Bastien Cosson est un ami,
c’est un artiste,
c’est un peintre,
c’est un galeriste,
le dimanche,
c’est un beau parleur,
c’est un châssis,
c’est une palette,
Bastien vous propose son exposition chez Fabian,
Café, croissant, **** ** ****
encore une manière de commenter les événements
j’ai envie de te dire,
on ne fait que ça. 


Bastien Cosson pratique l’art de la peinture. C’est à dire qu’il produit des oeuvres de peinture, tout autant qu’il les expose. 

En janvier 2014, il transforme l’une des pièces de son appartement parisien (orienté plein sud) en une galerie d’art contemporain n’y exposant que de la peinture et portant le doux nom de Palette Terre.
Il y invite ses amis peintres à y accrocher leurs oeuvres tout autant qu’il expose les siennes à certaines occasions. 


Le dimanche, Bastien Cosson ouvre les portes de sa galerie à un public d’amateur -qui aime donc- la peinture, ou tout du moins qui cherche à en saisir les subtilités, les particularités, les facteurs décisifs ou simplement à en déchiffrer les gestes.
Le dimanche, chez Palette Terre, on boit du café chaud dans un mug aux couleurs de la galerie. Le mug porte l’image de la palette, une palette reprenant l’image de la Terre.
Le dimanche, on vient chez Palette Terre pour y manifester un goût, y exprimer une valeur, y devenir acquéreur. Chaque mois, c’est un nouveau chapitre de l’objet Palette Terre qui s’écrit. 
Fabian a apprécié la finesse de cette démarche, distinguant des connivences avec son propre programme d’exposition, il s’est senti concerné par de telles préoccupations et l’a invité à exposer chez lui, dans son appartement bruxellois. Pour son exposition Café, Croissant, **** ** ****, Bastien Cosson a embarqué un morceau de Palette Terre avec lui, l’un des éléments non anecdotiques car devenu même symbole de sa galerie : le mug. À cette occasion, il lui en a dédicacé deux, presque comme s’il cherchait à mettre implicitement en place un tête à tête, une rencontre à deux, autour d’un bon café. 

Pour la première exposition de Palette Terre, Si vous voulez profiter du soleil, Bastien Cosson avait fait apparaitre de courtes phrases («le temps haletant», « Faire l’artiste pour faire de l’art») sur des toiles qu’il avait préalablement peinte. Ces messages, écrit avec une police de caractère rappelant celle de l’écriture manuscrite (identique à celle utilisée pour le logo Palette Terre) pouvaient être compris comme des dédicaces, comme le titre de potentiels ouvrages, comme des maximes ou des conseils adressés aux visiteurs, ou comme les fragments d’une chanson dont les paroles circuleraient d’un tableau à un autre.
Les mugs Palette Terre, étaient déjà là, installés sur le rebord de la cheminée; ils y occupaient d’ailleurs une importance quasi équivalente à celle des peintures accrochées au mur (c’est du moins ce que nous en montrent les images restituant l’événement).
C’est de sa main et de son écriture éminemment singulière, que Bastien Cosson signe ses toiles et dédicace les mugs qu’il offre aujourd’hui à Fabian. 

Les toiles de Bastien Cosson disent autre chose de la peinture, et sont donc différentes dans leur aspect, dans leur procédé de fabrication (en 2013, dans Seules les anguilles savent se perdre, ce sont ces poissons d’eau douce qui se chargent de jouer le rôle du pinceau) ou dans leurs manières d’apparaitre, de ce à quoi nous voudrions bien nous attendre. 

C’est avec beaucoup de lucidité, de jeu, et d’esprit critique que Bastien Cosson s’interroge sur ce phénomène qu’est l’art contemporain et sur les attractions périphériques qu’il occasionne.
Cherchant à déchiffrer la démarche d’un artiste au sein de cette sphère, il en vient à provoquer les événements et leurs manifestations, comme lorsqu’il décide, impatient qu’il est, d’exposer dans un salon lavoir : «Parce qu’il faut que j’expose pour être heureux, parce que je suis pressé, pas satisfait», pour
Café Croissant (2014), ou encore dans un bar/restaurant pour La peinture comme posture (2014). 

Fabian et Bastien partagent cette même philosophie : apporter le plus grand soin au service du café, synonyme de moments de détente, permettant de rapprocher les gens dans un cadre détendu, confortable et convivial. Moment rituel, voire cérémoniel. Un instant rare. 

Au petit déjeuner, un café noir ou au lait; plutôt corsé si au lait, plutôt délicat si noir. Croissants-tartines. Un cappucino pour l’après-midi. L’Irish coffee en suivant.

Mais là, c’est différent; là, on est chez soi, et on sert le café à quelqu’un qui vient chez soi; Et on se dit, tiens, tu viendras prendre un café ? 

Il est vrai, pour être agréable aux lèvres, la céramique ne doit pas être trop épaisse. Pour Fabian comme pour Bastien, selon le contenant dans lequel il est servi, le café n’a pas tout à fait le même goût, cela relève d’une évidence. Au delà de conserver bien mieux chaleur et arômes, l’avantage crucial que remporte ici le mug sur la tasse, c’est que lui, est dénué de toute soucoupe. 

Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau


samedi 21 novembre 2015

Simon Rayssac _ Je t'aime

Une exposition de Simon Rayssac
29.10.15 - 26.11.15
Texte de Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau









simon rayssac from Fabian contemporary home on Vimeo.







3 notes sur un vieux piano.
3 notes dans toutes les combinaisons possibles lors de cette soirée hivernale dans ce hameau.
On se retrouve là je ne sais pas trop comment assez vite dans la brume la nuit un bout de table les bouteilles de whisky un peu vides dans la pénombre éclairés par les lampadaires jaune incandescent, la température de la campagne ne change pas encore, Simon joue 3 notes lentement, il marmonne, considère encore les restes avant que je ne finisse par m’endormir sur un fauteuil en velours dans la cuisine.
Au matin, il fait froid et Simon n’est plus là mais il a pensé à me couvrir avec ma veste en cuir. Je l’imagine depuis son paquet de cigarette sans fond sur un chemin. Simon recrache toujours un peu de fumée avant de prendre la parole, il fume lentement sur ce chemin il fume toujours sur ce chemin tard très tard.
Puis je suis reparti sans vouloir conclure quelque chose sans vouloir étirer l’instant, sans vouloir dire au revoir. J’avais la gueule de bois j’ai bien dû regretter ce hameau pendant 4 heures sous cet abris de bus en pierre. Le soir j’ai dû manger des pates au beurre, quelque chose de simple. On finira bien par partir en vacances en Ethiopie ensemble Simon, pas dans un de ces trip « roots » en recherche d’authenticité avant de s’en retourner vers la vie active mais plutôt simplement car on m’a dit que la cuisine éthiopienne était délicieuse. Je nous imagine aussi bien là bas permets moi le fantasme de la terre cuite, on ne parlera pas beaucoup c’est promis et on ne fera pas de trip initiatique, ce ne sera pas forcément des vacances enfin si appelons cela des vacances après tout. 


Je t’aime par Simon Rayssac,
Une exposition comme une déclaration d’amour. Un profond sentiment qu’il serait sans doute difficile d’expliciter. Ça ne ferait sans doute pas sens.
Fabian était ennuyé, Simon a répondu à la commande qui lui a été faite. On lui a demandé de faire un vase pour les fleurs.
Le vase façonné par Simon est une oeuvre unique, non produite en série, c’est un contenant. 


Il est vrai qu’il a été touché qu’on lui fasse cette demande, parce qu’il est très sensible à cette idée d’offrir des fleurs;
Il est poussé par son désir et il est tellement pris par celui-ci, qu’il finit par rompre une barrière; s’il est animé et passionné c’est bien parce qu’il est pris par son désir. 


Simon, c’est le genre de garçon à se préoccuper de la saison à laquelle on est, pour offrir des fleurs. Là en l’occurrence, c’est un vase qui remplit sa promesse d’accueillir des fleurs, non pas un bouquet, mais une seule fleur, à la rigueur deux.
S’il n’y a qu’une fleur, alors les éléments sont solitaires, un socle, un vase, un jardiner, une fleur. 

Ici, c’est un chrysanthème solitaire qui occupe le vase réalisé par Simon. Chrysanthème qui vient du grec chrysos, or, et anthemon pour fleur. Fleur d’or donc. Ceci étant dit, les chrysanthèmes que nous côtoyons
aujourd’hui ressemblent peu a l’espèce d’origine se rapprochant eux davantage à l’état sauvage d’une marguerite. Le Chrysanthème était cultivé en Chine en temps qu’herbe florale et est décrite dans des textes remontant au XVème siècle avant JC. Comme herbe elle était sensée détenir l’énergie de la vie. 

Selon la légende, il y aurait un seul endroit au Japon où le chrysanthème ne pousse pas. Il y a bien longtemps vivait un noble dans un grand château plein de trésors. Il n’avait confiance en personne d’autre que sa servante, dont le nom signifiait chrysanthème, pour manipuler ou nettoyer ses biens. Un jour elle découvrit qu’une de ses dix inestimables assiette manquait. Incapable de la retrouver et craignant les foudres de son propriétaire elle se jeta dans un puits. Depuis, chaque nuit, son fantôme revenait compter les assiettes. Ses cris incessants concernant l’assiette manquante firent fuir le noble et le château tomba en ruine. Les habitants de la ville, ravis par son départ, ont ensuite refusé de faire pousser des chrysanthèmes en l’honneur de la servante. 

Par l’élégance et la beauté de son port, par la grandeur de ses fleurs, par l’éclat de sa couleur, le chrysanthème solitaire trouve une place distinguée dans l’espace Fabian. Tout proche de la fenêtre et du motif fleuri qui accompagne le vase.
Le vase suit la courbe de son support, ou de son pied. Un socle comme le pied d’un chandelier, presque aussi gros que le vase. Cette forme évoque celle de l’accolade, une accolade qui vient soutenir le vase.
Le vase réponds à l’usage qui lui est demandé. Celui d’accueillir les fleurs coupées offertes ou trouvées.

Comme le souvenir agréable d’un amour de vacances, un amour d’automne. Mais pas de raison d’être éconduit par son amour.
Il est vrai l’assimilation symbolique du cœur au vase et à la coupe remonte fort loin dans le passé. Déjà, dans la plus ancienne Egypte, le vase est le hiéroglyphe du cœur. Dans le druidisme, existait aussi quelque chose de tel et la coupe présentée par la jeune fille à celui qu’elle avait choisi, lors du repas de fiançailles, signifiait très clairement le don de son cœur.

Les trois éléments distincts (le vase en cire, l’accolade-socle et le jardinier) composant l’oeuvre Je t’aime semblent interdépendant les uns des autres. Il parait évident que l’équilibre obtenu n’est du qu’au partenariat entreprit entre ces trois acteurs : le vase ne pourrait conserver cette position couchée sans prendre appui sur l’accolade, qui elle-même ne pourrait tenir debout sans le renfort perpendiculaire généré par le pinceau du jardinier. 

Arrêtons-nous un instant sur le socle si caractéristique, en forme d’accolade. Cette accolade, c’est la marque de fabrique de Simon, sa signature en quelque sorte, tantôt motif, et ici même soutient du vase. Bien loin d’être un élément anecdotique, il permet, à sa manière de faire tenir l’ensemble.
Une accolade est généralement au centre, rassemble, ou se referme sur elle-même. Elle est structure en ce qu’elle délimite un ensemble d’un groupe, lorsqu’elle émet des classements, des regroupements, des
associations. Simon le dit lui-même, elles sont à voir comme un dispositif « pour venir ponctuer, accrocher, dissocier, rassembler, exclure ». Elle montre ce que les éléments regroupés ont de communs, ou d’analogues entre eux. Surtout, elle met en place un autre registre, à la limite d’un chuchotement, et sont souvent utilisées par paires, une ouvrante et une fermante.
De l’accolade comme signe de ponctuation à l’accolade comme geste amical et d’affection, il n’y a qu’un pas. À la recherche d’une forme qui viendrait peut-être cadrer ce trop plein d’affect. 

Comme par phénomène d’expansion, Simon construit des règles en papier qui reprennent ce motif de l’accolade et qui cadrent, sélectionnent et pointent le prénom de ceux qui peuplent ses lectures quotidiennes. Ceci dans l’optique de constituer une collection provisoire, sans doute fugace. Cette peuplade de nom, décontextualisés de leur page d’apparition, sont ceux avec qui il pense, au quotidien.
La mise en place d’une certaine amitié est ainsi remarquable lorsqu’il tente de nouer des serments lors de moments de convivialité ou d’invitations à collaboration avec d’autres artistes (Milk et Je regarde l’ours et l’ours regarde le poisson dans ma main). 

Qui plus est, ce n’est pas première fois que des personnages apparaissent dans l’oeuvre de Simon Rayssac. Bien souvent discrets, réduits, ils semblent pouvoir être manipulables (avec la main), tels des figurines miniatures à déplacer (dans l’idée du moins), car en réalité, la plupart du temps ils restent liés au support sur lequel ils reposent (comme l’argile chez Europeen Painters, les tiges de fer pour Dans le Rose, le pinceau qui maintient le jardiner à l’accolade pour Je t’aime).
Des personnages qui peuvent endosser un rôle, celui du jardinier encore au travail (affublé de son tablier), du peintre en blouse ou encore celui de l’assistant d’artiste.
Si parfois elles sont complètes, il arrive que des représentations humaines partielles viennent ponctuer l’oeuvre de Rayssac : dans
Ship Over, des formes de mains se détachent de la composition/structure dont elles sont issues par l’utilisation d’un autre matériau et d’une autre couleur. Dans ce même travail, ce qui se détache aussi, c’est la fameuse accolade, retaillée légèrement dans la forme. 

Une fois qu’on l’a cherche, on parvient presque à la retrouver partout cette accolade. Dans Les bonnes manières par exemple, l’accolade est visible et ressemblerait presque au dessin d’un oiseau ou d’une équerre qui permettrait de lier deux éléments entre eux. Celles-ci à ne pas voir donc comme la répétition d’une même forme, comme un motif se décalquant fidèlement et indéfiniment, mais plutôt comme l’image d’un écho, et peut-être nous donner cette sensation troublante que l’on appelle déjà-vu. 

Et quand il crée des personnages dont le nez a été remplacé par un pinceau, c’est pour, vous vous en doutez, peindre des accolades ! Ce qu’il appelle être ses horizons. 
Plus proche de nous, en 2015, des petits personnages en mousse sur socles faisaient face à des bustes accrochés au mur immergés dans un rose pâle qui recouvrait tous les murs.
Il y expliquait alors que cette exposition
Dans le rose soulevait des «problématiques existentielles liées aux sentiments amoureux, à la question du hasard, à celle des choix à faire, à ce qui s’impose à nous». 

Je vais allumer le feu, et vous, vous placez les fleurs dans le vase que vous avez acheté aujourd’hui.
Et puis, je vais fixer le feu des heures durant pendant que je vous écoute Jouez vos chansons d’amour toute la nuit pour moi, uniquement pour moi.

Venez à moi maintenant, et reposez votre tête pendant seulement cinq minutes, tout est bon.
Une telle pièce confortable,
Les fenêtres sont éclairées par le soleil du soir à travers elles,

Notre maison est une maison très, très, très bien avec deux chats dans la cour,
La vie était si dure,
Maintenant, tout est facile grâce vous,

Je vais allumer le feu, tandis que vous placez les fleurs dans le vase que vous avez acheté aujourd’hui. 

Qu’il soit en train de chanter, ou d’écrire de la poésie, Simon s’est souvent demandé ce qu’on voulait bien entendre par une oeuvre qui touche.
Je t’aime, c’est la formule la plus courante pour dire à quelqu’un qu’on l’aime. Au contraire des autres phrases, je t’aime beaucoup, est beaucoup moins forte que je t’aime.

Quel est le meilleur moment pour dire «je t’aime» ? Murmuré à l’oreille ou crié au milieu de la foule ? Il faut savoir penser ce sentiment. Il est certain, la tâche qui nous importe maintenant est de trouver le moment opportun. 

À compter d’aujourd’hui, l’exposition de Simon Rayssac est accessible au public pendant un mois. J’espère que vous aurez la chance de la visiter. 

Ludovic Beillard & Coraline Guilbeau


mardi 6 octobre 2015

Rémi Rupprecht _ ONYX

Une exposition de Rémi Rupprecht
15.06.15 - 15.07.15
Texte de Geörgette Power






Langage, monde, sens, langage monde sens l’engage monde sens langage ment de sens lent gage monde sens langage monde sens l’engagement de sens langue âge monde sans ce langage monde sens... 13,8 milliards d’années, furieux brouhaha. 

À la suite d’une longue série de réactions en chaîne - apparition des protons, des neutrons et électrons, forma- tion des premiers noyaux, nuages d’hélium et d’hydrogène, rassemblements nébuleux, étincelles galactiques, combinaisons nucléaires complexes, explosions d’étoiles, dissémination de poussières stellaires, aggloméra- tion de roches, chaînes d’ADN, plantes, mammifères - Rémi Rupprecht, présent depuis 13,8 milliards d’années dans sa version éparpillée est enfin assemblé sous sa forme actuelle : Rémi Rupprecht, artiste plasticien parlant flamand et comprenant quelques dialectes aztèques. Être un bout d’univers, expérience singulière. Désireux de jouir au mieux de cette unité passagère, Rémi commence toutefois à sen- tir s’agiter en lui de l’insensé, du vide, un arrière-goût de simulacre. Un jour sans s’y attendre le ciel feule et sur son crâne claque en un toc un petit cailloux sombre. Awww ! Ponctuation percutante et, spirales dans les yeux, trois figures lui apparaissent : Nyx, déesse de la nuit, parlant grec et comprenant le flamand. Un médium parlant nahuatl et comprenant l’anglais. Et un marchand de sable qui parle anglais et comprend le grec. 

Rémi fixe Nyx. Nyx fixe Rémi, et baillant aux corneilles s’adresse à lui par le biais du marchand de sable, qui fait suivre au médium, qui fait suivre à Rémi : Nous sommes les voix du brouhaha, bout d’univers. Nous t’offrons trois réponses à trois questions de ton choix. Une question unique à chacun de nous. Sans hésiter, surexcité, la première il l’adresse au médium. Nyx transmet au marchand de sable, le message file jusqu’au bon destinataire : Combien a-t-on de sens ? Le médium tend une main face à Rémi, avec ses cinq doigts déployés. Mais aussitôt il commence à rassembler sa palme digitale. D’abord le petit doigt se joint à l’auriculaire. Tu goûtes, tu sens, ondes, particules, fréquences. Puis le majeur et l’index. Tu vois, tu entends, ondes, particules, fréquences. Tu vois, tu goûtes, tu sens, tu entends ? Et le toucher bascule. Tout est toucher. Plus ou moins ciblé... mais tout est toucher.

Rémi, monolithe monolingue, sourit en se grattant l’oreille pour voir. Les questions fusent dans sa tête, il se concentre pour poser la deuxième au marchand de sable. Il hésite. Il fait souvent des rêves où il n’y a que des mots. Il aimerait à l’inverse faire l’expérience silencieuse du monde, que le langage cesse de venir former des pensées et chahuter ses sens... son sens. Maladroitement, il se lance : D’où viennent les mots ? 
Rémi, Comme nous te l’avons dit hier, chez Fabian, le texte de chaque exposition est écrit par l’artiste qui a exposé sur l’étagère le mois précédent. Nous avons envoyé tous les docs que tu nous as donné à Geörgette Power, et voici le texte qu’il nous a renvoyé.
Qu’en penses-tu ?
Nous aimerions bien avoir ton avis là dessus.
Bien à toi,
une partie de Fabian ; 


*** 

Tandis qu’elle traduit la question, le marchand de sable semble séduit par la voix de Nyx. Un peu alangui, il ré- pond : L’extérieur de l’univers est dans toutes les têtes. Ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe pas. Il existe, il est dans les têtes, et dans chaque trou noir. L’extérieur est vide et parcouru de mots. Rémi, un peu coi pose enfin une question à Nyx. Il aimerait ne plus se dire «rouge» quand il voit le soleil levant, ni «sol» sous chacun de ses pas... Nyx, tu es partout, dans toutes les directions, depuis toujours. Dis-moi comment était le monde à l’instant zéro? Mais soudain Nyx est prise de spasmes, et dans un mélange de japonais et d’égyptien vomit et hurle un féroce crépuscule. Frayeur et palpitations réveillent un Rémi en sursaut. Allongé sur le sable beige d’une petite plage belge, la nuit va bientôt tomber. Devant lui, à un mètre et des poussières, il aperçoit une petite pierre noire et polie. Il sent une bosse sur sa tête. 
 
Geörgette Power




dimanche 4 octobre 2015

Geörgette Power _ Une nuit de sommeil

Une exposition de Geörgette Power
26.05.15 - 15.06.15
Texte de Nicolas Valckenaer et Bérénice Béguerie membres de CTRLZ STUDIO














On pourrait y aller à bord d’un avion en papier numérisé d’un centimètre sur deux, à travers une borne de salon, entre la ligne et le pixel, une violente absence de pesanteur.
Le regard absorbé comme par Asteroïds. Ça se suit, ça défile, mais ça ne tourne pas.
Je ne sais pas si je suis vraiment sur la carte, et si j’y suis, je ne sais pas dans quel sens, on peut la relire avec bon sens, c’est chaque fois différent. Je cligne et je voudrais passer outre cette colline qui me rappelle tant le sable de Journey, au moins pour surfer entre quelques ruines. J’espère aussi que quelque chose va prendre feu svp, sinon c’est de la triche.
Des images commercent entre elles, j’aimerais bien voir ce film étant petit.  

Nicolas Valckenaere, membre de CTRLZ STUDIO 


Je crois que l’appartement fait environ 50m2 d’après ce que m’avait dit L il y a un moment. Je me souviens nous étions installées sur mon balcon avec T et A, le soleil se couchait derrière les toits rouges. Les bières étaient fraîches. Avant que L nous raconte la visite immobilière, je racontais aux filles ma semaine sur les îles éoliennes :
«_ Alors tes vacances ? me demande T d’une voix enjouée.
_ C’était vraiment bien, lui dis-je.
_ Tu es bronzée, ça te va bien ! me glisse A avant que je débute mon histoire.
Je lui souris, et prends une gorgée dans ma bouteille de bière. J’ai acheté des Corona, elles me font me sentir sans arrêt en vacances.
_ Ouais, c’était vraiment trop bien, avec G déjà, ça s’est super bien passé, on a tellement rit ! Et puis, je suis heureuse d’avoir enfin vu des volcans. _ Tu m’étonnes ! me lance T.
_ Hum... dis-je sans ouvrir la bouche. Une perruche passe devant mon champ de vision, je lève les yeux vers le ciel. Je me racle la gorge et reprends.
_ Le premier jour, c’était formidable, on est arrivé par bateau sur la première île où nous logions. Au loin, alors que le ciel n’avait aucun nuage, j’ai aperçu une forme blanche qui se dessinait. Les vitres du bateau étaient dégueu. Elles étaient pleines de sel et de gouttelettes qui tombaient irrégulièrement à cause de la vitesse. Je ne comprenais pas de quoi il s’agissait.
_ Pardon, je te coupe, il reste des Corona ? demande T.
_ Oui, oui, au frigo. répond A rapidement.
Elle me regarde en souriant et me fait un signe de tête pour me faire comprendre de reprendre mon histoire.
_ Oui et donc, je comprenais pas cette forme, vu la météo et puis même quand il y a des nuages présents en cas d’anticyclone, ils ne res-semblent pas à ça... Du coup, en sortant du bateau, j’ai directement cherché cette forme à l’horizon. Et puis je me suis souvenue de ce que m’avait raconté S il y a quelques mois. Le Stromboli crache une gerbe de lave à peu près toutes les 20 minutes. La forme blanche n’est autre que la fumée produite par la lave. Je m’interromps une seconde et bois un peu dans ma bière. Elle a bien le goût du citron vert que j’ai glissé dedans au début.
T revient avec une bouteille et s’installe en face de moi sur un petit tabouret en formica rouge.
_ Merde, j’ai loupé le début de l’histoire, me dit-elle désolée.
_ Mais non t’inquiète, je disais juste que y’avait une forme dans le ciel qui ressemblait à un nuage mais en fait c’était de la fumée produite par un volcan.
_ Le quoi déjà ? me demande A.
_ Le Stromboli. répondis-je. C’est le volcan le plus actif des îles éoliennes. Il y en a un autre qui s’appelle Vulcano. Je trouve ça trop classe comme nom. Volcan quoi !
_ Ahahah !! lâche T entre deux gorgée. Ça ne m’étonne pas que tu aimes ce nom !
Je rigole aussi.
_ Mais y’avait pas le Vésuve qui venait juste de se réveiller quand t’es partie là-bas ? me demande A.
_ Alors oui, lui du coup, j’ai pas pu le voir. En fait, les avions ne pouvait atterrir en Sicile que du côté ouest de l’île, à l’opposé quoi...
_ Ah ouais, c’est dommage, je crois que c’est cool à voir pourtant. me dit T.
_ Ouais tant pis, j’irai une prochaine fois !
La porte d’entrée se claque. C’est L qui rentre je pense. Il monte lentement les marches de notre entrée et s’avance vers nous. Il a l’air fatigué mais soulagé. Il passe la porte fenêtre du balcon et s’installe avec nous. A lui attrape une bière et je continue ma petite histoire.
_ L, je raconte un peu ma semaine de vacances. Je disais que j’étais très contente d’avoir vu des volcans. Et oui, la maison qu’on avait loué, était au bord de la mer. Donc on avait une vue magnifique sur les différentes îles, dont le Stromboli.On avait une terrasse de 2 à 3 mètres et après un escalier et hop, directement la plage. C’était trop bien !
Le soir, un peu à la même heure que là, c’était trop agréable. On se baignait devant la maison avec nos matelas gonflables. Et au loin y’avait ces espèces de nuage de fumée qui avançaient lentement sur l’horizon. _ Wah !! Ça a l’air trop beau ! s’esclaffe L.
_ Oui ! J’ai pris pas mal de photo...
_ Et comme il y avait très peu de vent, je me suis imaginée que le bleu du ciel, les bouts qui étaient présents entre tout les amas de fumée représentaient une durée de temps d’environ vingt minutes.» 


Bérénice Béguerie, membre de CTRLZ STUDIO



CTRLZ STUDIO _ SEMNOZ

Une exposition de CTRLZ STUDIO
Une pièce de Ludovic Beillard, membre de CTRLZ STUDIO
30.04.15 - 26.05.15
Texte de Mathias Pfund


















Salon Plein Air
En amont de l’exposition, l’expédition. 

Neuf explorateurs, un périple qui part du niveau de la mer et qui s’achève au sommet de la montagne. Le matériel d’expédition est assez rudimentaire, chacun s’étant équipé en fonction de ses propres ressources. Le seul élément commun à tous les membres est une paire de lunettes rondes aux verres bleus, outil indispensable pour expérimenter collectivement le Sublime façon YKB. L’ascension est lente et le transport d’une embarcation pneumatique accroît l’effort. La scène est solennelle, rappelant à la fois une procession funèbre et la fièvre tropicale de Fitzcarraldo. Peu à peu le paysage change, les chênes font place aux pins sylvestre puis aux rhododendrons. La terre devient plus rocailleuse, la végétation se mue en mousses et lichens. Et puis la neige éternelle, promesse du sommet. Le mouvement vertical prend alors fin. L’intérieur du canot révèle sa marchandise : une structure complexe en bois grossièrement peinte qui semble être une voile de fortune. Une fois mise en terre, des éléments mobiles y sont ajoutés. La grammaire visuelle est assez hétéroclite, à l’image de l’équipement des membres de l’expédition. Chacun d’entre eux vient se positionner autour de la sculpture achevée et une boisson contenue dans une flasque en verre passe de main en main. On pense alors à un monument, peut-être en la mémoire de tous les pionniers qui ont cherché à atteindre le sommet. Aux morts gelés sur le mont Everest, à René Daumal qui n’a pas eu le temps de terminer Le Mont Analogue, ainsi qu’aux reliques - symboliques ou involontaires - laissées derrière ceux qui ont réussi, du Fallen Astronaut aux socles des modules lunaires Apollo sur le sol Sélène. L’expédition se termine sur la structure qui semble agiter sa voile en signe d’adieu alors qu’au loin le bateau se transforme en luge et permet aux aventuriers de regagner la mer. 

In Rock.
De cette aventure sera conçue une sculpture - qui fonctionne comme une espèce d’allégorie - incrustant les têtes des membres de l’expédition dans une montagne, à la manière du Mont Rushmore, en impression 3D. En effet, cette dernière offre une actualisation des problématiques du Facteur Cheval et se trouve au cœur d’une nouvelle économie de gestion et de diffusion des formes. La proposition révèle également la métaphore d’un collectif artistique qui se pense et s’organise sur le modèle de l’expédition. D’un salon bruxellois au toit du monde l’exposition est finalement assez clivante : elle invite d’un côté à la rêverie, entre considérations romantiques sur les mythes qui entourent les grandes expéditions (je pense notamment à l’expédition polaire de S.A. Andrée) sur fond de fiction exaltée et d’un autre, le titre de l’exposition situe complètement l’expédition : la mer, le niveau 0, devient le lac d’Annecy (+447 m), la montagne, idée d’un absolu, se trouve être le Semnoz (montagne de moyenne altitude)... Finalement la flasque en verre pourrait très bien être une carafe d’huile d’olive et on pourrait même se demander si le sommet a réellement été atteint... Mais ces ambiguïtés sont plutôt bon signe pour un collectif qui s’appelle CTRLZ. 

Mathias Pfund




Mathias Pfund _ SPLASH

Une exposition de Mathias Pfund
26.03.15 - 30.04.15
Texte de Romain Juan





Splash est l’onomatopée anglaise pour plouf, Pfund est le nom de Mathias et ressemble fortement à plouf mais n’en est pas la traduction allemande qui est Schwupp ce qui ressemble à Schweppes, une marque célèbre de boisson à bulles. C’est par les bulles et par erreur que Mathias a plongé dans l’art. Il pensait s’inscrire dans une école de bande dessinée, lorsqu’il se rendit compte en passant le concours, qu’il allait y faire de l’art, ce qu’il m’avoue en riant. L’avantage de cette erreur : il n’arriva pas à l’école avec des idées de grandeur artistique, au contraire, très humble, il y fit des maquettes. 

Sans doute par peur des profondeurs, et ne sachant très bien nager, Mathias, pour apprendre, s’appropria et réduisit des œuvres modernistes piochées dans des catalogues épais et un peu poussiéreux. Il fit donc ce que ceux qui se pensent déjà artistes (car ils ont réussi un concours d’entrée) ne font pas : connaître son histoire et la traduire de ses mains et de ses yeux. Il se passionna particulièrement pour Henry Moore, dont certaines sculptures lui rappellent des gens faisant l’amour, à bien y regarder il a raison ; Mathias et Henry partagent le même humoore (désolé) et une même idée de la représentation, assez proche de ce qu’en BD on appelle «gros nez». 

Ces maquettes « gros nez » en papier mâché peint, il les prit en photo, en noir et blanc, les intégrants à des jardins et des paysages, quasiment les mêmes que sur les reproductions des catalogues poussiéreux. Ces photos ; il les fit tirer en tout petit comme des cases de BD. Après cet apprentissage par réduction, Mathias me dit qu’il était temps pour lui de sauter dans le grand bain et connut ce qu’il appelle « la libération par la piscine », l’émancipation des figures tutélaires par leur dissolution dans le monochrome bleu californien d’un fond de bassin. Ce n’est pas le Bigger Splash mais un gros plouf qu’il fit en construisant des piscines dans des boîtes en cartons, y mettant en place son propre langage, à l’intérieur duquel, l’étiquette produite fait office d’instruction de montage. 

Les piscines sont dans des boîtes. Et quand les boîtes sont petites, ce n’est pas une valise en carton mais en bois qu’il utilise, pour ranger ses piscines. Mettant des boîtes dans des boîtes, des petites maisons avec piscines dans un quartier clos: le rêve américain version suburb chic. 

Romain Juan 


Romain Juan _ PIU PIU

Une exposition de Romain Juan
26.02.15 - 26.03.15
Texte de Rémi Lambert







Partant notamment d’une observation des United States of A. comme laboratoire, et de la nécessité pour une société de se représenter son absurdité, ses zones d’ombres et ses travers comme pour les exorciser, pour crever l’abcès, Romain Juan se place volontiers en bouffon, et va chercher chez les comédiens de stand-up et autres grinçantes figures de perdants, cette saine catharsis par le vulgaire et l’abject. Comme si la version mutante de Joseph Beuys, sortie pour un charivari, étalait ses excréments sur la maison des mariés en agitant une crécelle d’enfer. Ses dessins sous paint sont autant de façons de faire jouer la figure de l’idiot, celle de l’artiste brut ou de l’enfant, avec le premier degré absolu qui ne peut être qu’ironique du graffiti de chiottes. Le dessin pauvre et punk sous paint a été une des formes privilégiée circulant dans certaines communautés internet underground, version virtuelle plus fine que l’air de l’ephemera qu’on se passe de main en main, entre flyer de concert et samizdat. Au delà de cette pratique qu’on imagine facilement compulsive de dessins qui se perdent sur le net, Romain Juan sculpte ou installe principalement, des structures de bois, de tissu et autres matériaux récupérés. Ces structures peuvent évoquer un genre de minimalisme détourné, podiums à la gloire de personne ? ou meubles bricolés d’un junk joint, elles peuvent se perdre au sol dans des compostions foutraques étonnement plus oniriques ou prendre l’allure de demi-humains, personnifiées par un blue jean, un bout de vêtement ou un début d’attitude. Le même traitement est accordé à ce qui de toute évidence est un espace, un objet, un outil ou un protagoniste, une figure. Tout cela appelle tant à la légèreté et à l’immédiateté du travail de Fischli et Weiss, à cette finesse et cet humour dans les narrations crées par assemblage comme à la méchanceté incompréhensible et vertigineuse des installations de Kippenberger. 

Habitant peut être handicapé de cet univers, la poupée de chiffon venue des montagnes et arrêtée à la station service à leur pieds a le cri distordu par les ondes radio country du yodel américain. Conçue comme un homoncule chantant, sa forme vaguement humanoïde rappelant les racines de mandragore, elle pourrait être le fruit de quelque expérimentation redneck, chargée de puissances subversives occultes, catalysant l’énergie folk qui suinte à travers les couches de cultures américaine. Le système son sera planqué à l’intérieur. 

Rémi Lambert